On le laissa au fond du fossé, caché parmi les feuilles. Le surlendemain seulement nous nous décidâmes à aller le chercher la nuit, avec des lanternes, pour l’enterrer sous ce clapas… Voilà l’histoire ! »


Le conteur s’était tu.

Impressionné du sauvage récit, je regardais le tas de cailloux bruns tachés d’ocre sanglante qui se dressait au soleil couchant comme un effrayant tumulus. Le vieil Estève, ramassant de ses mains de quatre-vingts ans une motte pour rabattre les brebis prêtes à s’égarer dans le blé vert, répéta : « … tombé en avant, les bras en croix, le nez dans la terre. » Puis il ajouta après un silence : « Les Révolutions, c’est terrible ; et la peur rend les hommes pire que les loups ! »

CURO-BIASSO.

De maître, Curo-Biasso n’en avait jamais eu qu’un : le vieux Safurian, dit Cinq-hommes, braconnier de son état et tailleur de pierres à ses moments perdus, qui tous les jours, pendant deux ans, l’emmena battre les bois et les ravines, lui apprenant également à flairer le gendarme et la perdrix.

Une nuit, on assassina un brigadier. Cinq-hommes, qui craignait les méchantes langues, s’en alla en Piémont par le chemin des montagnes, et sa femme, presque sa veuve, vendit Curo-Biasso au sergent-major d’un détachement qui passait.

Mais au bout de trois semaines la brave bête s’en revenait, maigre, traînant au cou un morceau de chaîne… La vie de caserne, apparemment, ne lui avait pas convenu.

Ce qu’il lui fallait, à lui, c’étaient les joies de la chasse et de l’affût, la vie en plein soleil le long des torrents clairs et des côtes sèches parfumées de marjolaine, c’était l’odeur de l’herbe, l’odeur de la piste, les fontaines froides qu’on lappe, la grappe gonflée dont on s’inonde la gueule, entre deux lignes de vigne, sans s’arrêter de courir ni d’aboyer ; c’était le gibier forcé, déchiré, avec du sang et du poil aux babines ; puis le repos à l’ombre, les bonnes heures de paresse, le sommeil sous les étoiles et le réveil matinal, à la fraîcheur, quand la caille chante, quand les oisillons vont boire, et que le lièvre, se secouant, lève les oreilles hors du gîte, au ras de l’herbe mouillée de rosée.

Quelques amis du vieux Cinq-hommes (les braconniers, Dieu merci ! ne manquent pas chez nous) firent des avances à Curo-Biasso ; mais depuis son voyage, notre déserteur tenait l’homme en défiance, se rappelant avoir été attaché. Tout compte fait, il préféra se passer de maître pour vivre seul, sans collier, à la barbe des forestiers et des gendarmes, aussi libre au milieu de ses champs et de ses bois que les chiens musulmans dans les ruelles de Constantinople.