Tout le monde s'est mis à m'aimer. Les pires ennemis que m'avait faits la Chèvre d'Or, s'inquiètent et demandent de mes nouvelles au four, chez le barbier, à la fontaine, et notre rancunière Saladine prend plaisir à les rudoyer.
Ce revirement est dû sans doute au caractère chevaleresque de mon attitude à l'endroit de Galfar devant le bon gendarme.
Que dis-je? Galfar lui-même semble me savoir gré de n'être pas mort et de lui éviter ainsi un dérangement toujours désagréable en Cour d'assises. Galfar, s'imaginant que l'appétit m'est déjà revenu, a, pas plus tard qu'hier, daigné envoyer à mon intention, par l'intermédiaire de Peu-Parle, toute sa chasse de la veille.
Et Norette? Et la Chèvre d'Or?
Quant à la Chèvre d'Or en qui, plus que jamais, je crois, un point me suffit, c'est que la clochette est sauvée. Je la tenais au poing, Peu-Parle me l'a dit, lorsqu'il me releva, mouillé de sang, dans les cailloux.
Mais les façons de Mlle Norette ne sont pas sans m'inquiéter un peu. Je revois, à travers certaines éclaircies de mon délire, une Norette inquiète, passionnée, penchant sur moi un front pâle, des yeux attendris.
Maintenant Norette n'est plus la même. Norette s'est comme fermée. Elle paraît ne se rappeler rien. Et quelquefois je me demande si je n'aurais pas rêvé nos soirs d'amour au jardin, sous le regard complice des étoiles, comme j'ai rêvé notre visite à la grotte de la Chèvre d'Or.
Ceci me torture affreusement, et m'empêche de savourer, dans leur pénétrante douceur, les joies de la convalescence. A se sentir vivre quand on croyait mourir, l'âme éprouve les émotions d'un retour. Mais quoi? un ciel si bleu, un si clair soleil, des fleurs, des parfums, des chants d'oiseau, et pas le sourire de Norette.
J'ai le désir enfantin de ce sourire, plus que le désir: un besoin! je l'attendais en ouvrant les yeux, il faisait partie de ma guérison.
Norette, hélas! ne me sourira plus. Son regard me l'a dit, regard de mépris et de pitié, hier, dans le jardin, car j'y fais parfois quelques pas, soutenu par elle, dans le jardin, près des lauriers dont l'ombre épaisse nous cachait, à côté du banc où si souvent nous nous assîmes.