Un homme à barbe grise sortit des tamaris. Il tenait de chaque main une dourgue vernissée qu'il venait de remplir à la source, et, quoique vêtu en simple matelot, il portait la rosette rouge à la boutonnière.
—«C'est vous, colonel! s'écria M. Honnorat. Quel bon vent, quel heureux hasard?...»
Mais patron Ruf ne donna pas au colonel le temps de répondre.
—«Allons, mousse, passe-moi la dourgue, et plus vite que ça, la langue me pèle!»
Le mousse de cinquante ans passés, officier de la légion d'honneur, passa la dourgue. Patron Ruf avait l'air de s'amuser beaucoup. Il fit semblant de se calmer après avoir bu un coup d'eau fraîche, et le mousse colonel put nous donner des explications.
Ils étaient comme cela, dans Antibes, une douzaine de vieux officiers en retraite qui subissaient la même destinée que lui.
Pris de la folie de la mer, passant les trois quarts de leur vie sur l'eau, ces terriens, pour échapper aux tyrannies d'un règlement qui n'est pas doux à l'endroit des marins amateurs, et se soustraire, une fois pour toutes, aux vexations et aux amendes du terrible commissaire du port, avaient résolu de prendre le brevet de patrons pêcheurs.
Mais, avant d'être patron, il faut, selon l'ordonnance de Colbert, toujours en vigueur sur nos côtes, avoir fait son stage de mousse.
Et ils faisaient leur stage de mousse avec sérieux, les braves gens, chez des patrons amis qui voulaient bien d'eux. Les patrons, naturellement, les traitaient en mousses.
—«Pour ma part, disait philosophiquement le colonel, je n'ai pas encore trop à me plaindre. Patron Ruf crie, mais il est bon homme. J'en sais qui sont tombés plus mal.»