La personne qui, sans qu'on l'en priât, se mêlait ainsi à la conversation, suivant le patriarcal usage de Provence, était une grande femme maigre et sèche en qui tout de suite et même avant que M. Honnorat ne lui eût dit: «Posez donc nos pains pour vous fâcher plus à l'aise, Saladine!» j'avais deviné, aussi dévouée que tyrannique, la gouvernante du château des Gazan.

Sur sa tête, classiquement couronnée du petit coussin rond des cariatides, elle portait en équilibre une large planche couverte de pains fumants et tenait sous le bras, dans une serviette, un de ces gâteaux minces, faits avec la pâte du pain que les ménagères étalent, le picotant du bout des doigts et l'arrosant d'huile, devant la gueule ouverte du four.

—«Voilà! soupirait M. Honnorat, voilà ce qu'il nous aurait fallu pour faire passer le muscat. On y pensera une autre fois; goûtons-y tout de même en attendant.»

Je rompis un angle et déclarai, sans avoir besoin de mentir, la fougasse délicieuse. M. Honnorat, lui, ne se prononçait pas:

—«On y a peut-être épargné l'huile?...» Mot imprudent qui aussitôt redéchaîna les fureurs de Saladine.

—«Épargné l'huile? si vous pouvez dire! La bouteille entière y a passé, une bouteille d'huile vierge dont chaque goutte vaut son pesant d'or. Seulement nous avons trouvé là cinq ou six femmes qui cuisaient, et Mlle Norette, comme toujours, a voulu arroser leur fougasse. C'est un gaspillage, un massacre. Ah! quand la pauvre Madame Gazan vivait!...»

M. Honnorat m'avait pris par le bras:

—«Je connais Saladine. Elle en a encore pour une bonne petite heure à tempêter: sauvons-nous sous les toits, vous verrez grainer, c'est intéressant.»

Un escalier noir, un palier noir; puis une porte qui s'ouvre, et, dans le carré clair de la porte, un fourmillement d'argent et d'or.

—«Mademoiselle Gazan... l'ami de patron Ruf...»