XVII
A MONTE-CARLO
Ganteaume est venu m'éveiller, rayonnant, plein d'enthousiasme.
Hier, au Bacchus navigateur, où il dînait seul en m'attendant, ainsi que cela lui arrive parfois, pendant que je courais la montagne, Ganteaume a entendu causer le Turc. Or, ce Turc me connaît, paraît-il, et racontait sur moi des choses étranges.
Il faut ici que j'ouvre une parenthèse et que je fasse un pénible aveu.
Pas très loin du Puget-Maure—huit ou dix heures de voyage, mais l'oiseau d'un coup d'aile franchirait les quelques bois de chênes-lièges ou de pins, les quelques montagnettes brûlées et les quelques promontoires blancs qui l'en séparent—est un singulier pays par ses habitants appelé Mounègue, et plus connu parmi les Français sous le sobriquet italien de Monaco.
M. Honnorat prétend même, laissons-lui la responsabilité de cette affirmation, que, par certains jours clairs, avec une bonne lunette, on peut, du haut de ma tour, découvrir, sur son roc trempant dans la mer, le vieux Monaco moyen-âge; plus bas Monte-Carlo, ses jardins de marbre, ses palais; et entre eux, le petit port d'Hercule où des tartanes se balancent.
Je vois mieux cela dans le souvenir.
Et surtout je me vois moi-même, il n'y a pas deux mois, sous les grands rosiers fleuris en hiver, respirant l'air salin, écoutant les palmiers chanter, admirant la splendeur frissonnante du golfe.
Personne encore! Au milieu du décor féerique mi-parti de nature et d'art, une délicieuse et paradoxale solitude.
Six heures sonnent, un train siffle: le train de Nice avec son chargement quotidien de joueuses et de joueurs.