Étant retourné plusieurs fois au rocher de la Chèvre, j'ai fini par lier connaissance avec Peu-Parle. Tel est le sobriquet de cet homme silencieux.

Sa taciturnité est grande. Brièvement, à son habitude, il en explique les raisons.

—«Pourquoi parler quand on n'a rien à dire; pourquoi, surtout, parler si l'on a quelque chose à dire, puisque neuf fois sur dix se taire serait le plus sage?»

Et Peu-Parle se tait énormément, avec délices, passant ses heures, comme la première fois où je le rencontrai, près du rocher de la Chèvre, toujours assis à la même place, toujours l'œil fixé sur le même point.

Les gens prétendent que Peu-Parle a le secret.

C'est pour cela que chaque matin, hiver comme été, il monte là-haut, et qu'on le voit, des journées entières, couver du regard un endroit connu de lui seul, retraite de la Chèvre fée.

Peu-Parle, s'il voulait, serait riche comme un Crésus. Il ne veut pas, l'idée lui suffit. Gardien jaloux d'un trésor qu'il dédaigne, refusant d'y toucher, craignant d'en laisser approcher les autres, il vit ainsi depuis quarante ans, heureux, déguenillé, avec son rêve et sa chimère.

Peu-Parle passe pour sorcier; les vieilles femmes qui s'en vont couper les lavandes, ont vu la nuit, quand il garde après le soleil couché, des formes étranges se promener devant son feu.

Les hommes, même courageux, n'aiment guère entendre sur le tard l'aigre aboi de son chien Guerrier et le bruit de ses souliers ferrés dans les pierrailles.

D'ailleurs, brave homme, et respecté comme on respecte les puissances!