L'abbé, homme aux préjugés montagnards, répugne à manger ces bêtes vivantes. Moi-même, amateur novice, je fais tomber l'algue et l'eau de mer sur mon assiette, me contentant du jaune que je cueille avec mon couteau. M. Honnorat et patron Ruf nous raillent. Ils n'y mettent pas, eux, tant de façons. Ils gobent le tout: eau, algues, étoile! ils raclent la coque avec des mouillettes; et radieux, la barbe ruisselante, M. Honnorat s'écrie:
—«On dirait qu'on mâche la mer!
—Encore, interrompt patron Ruf, n'est-ce pas ainsi, entre des murs, que l'oursin se mange; mais sur le rivage, dans la barque, en écoutant battre le flot. A six heures du matin, quand le soleil chasse la brume, pourvu que j'aie un bon pain tendre, une bouteille de clairet, je viens à bout de mes six douzaines, et Rothschild n'est pas mon cousin!»
Mlle Norette a mis le bouquet sur la table, bien en face d'elle; baissant les yeux, le rose aux joues, toutes les fois que je la regarde ou que je regarde le bouquet.
Elle est d'ailleurs très gaie aujourd'hui, Mlle Norette.
Comme on parle de la mer, elle nous raconte l'impression que lui fit la Méditerranée la première fois qu'elle la vit.
Saladine ramenait Norette de nourrice.
—«Vous vous rappelez, Saladine?»
Mais Saladine ne répond pas. N'importe! Norette continue:
—«Alors, quand nous arrivâmes au mas de la Viste d'où tout l'horizon se découvre, je demandai, petite sauvagesse qui n'a jamais vu que des montagnes: «Qu'est-ce que c'est que ce grand pré bleu?» Saladine me dit: «C'est la mer.»—Et les moutons blancs qui sont dessus?—Ce sont des barques et leurs voiles.»