XXXII
PREMIER BAISER
Il serait prudent de partir, et patron Ruf avait raison. Toute la nuit, ne pouvant dormir, j'ai donné raison à patron Ruf.
Les choses vont trop vite à mon gré, Norette est trop dangereusement ingénue. La pente de notre amourette, si ma fantaisie s'y attardait, a chance d'aboutir au mariage.
Voilà où me conduirait la Chèvre d'Or!
Sans compter que, par une étrange contradiction, m'étant mis en tête de me faire aimer de Norette à cause de la Chèvre d'Or, depuis que Norette m'aime, j'ai oublié la Chèvre d'Or, et ne pense plus qu'à Norette.
Passe encore pour la sentimentale histoire des bouquets, passe pour sainte Sare et les fiançailles à la mode bohémienne! Mais hier, il s'est passé quelque chose de plus grave.
Le clair de lune était magnifique, et l'on prolongeait la soirée au jardin. Nous étions assis, Norette et moi, sur le banc de pierre. M. Honnorat nous tournait le dos, fumait sa pipe et rêvassait, appuyé des deux coudes à la crête du petit mur.
Nous causions doucement, de choses indifférentes, comme causent les amoureux, une émotion se devinant sous le flot des paroles vaines.
Les dents de Norette brillaient. Je songeais, vaguement jaloux, l'amour est fait de ces sottises! à l'enfantin baiser dont Ganteaume connaissait la douceur.
J'aurais dû me méfier. Mais je me croyais bien tranquille, puisque M. Honnorat était là et que la lune nous gardait.