—«Si vous saviez! Toujours la Chèvre d'Or a attiré quelque malheur sur la demeure des Gazan; c'est pour cela qu'ils n'en parlent jamais et que personne ne leur en parle... Bien des pages, vous avez dû le remarquer, manquent à ce livre. C'est moi-même qui, à la prière de Mme Honnorat expirante, les ai toutes arrachées et brûlées pour faire disparaître les dernières traces d'un drame presque oublié aujourd'hui, mais dont le sanglant souvenir s'éleva longtemps, comme un mur de haine, entre les Galfar et les Gazan. Toutes les pages? Non! Avant de me confier le livre, Mme Honnorat, de ses mains tremblantes, se faisant aider par Norette, qui pouvait avoir douze ans, en déchira une, qu'elle garda... Peut-être cette page contenait-elle le secret du trésor? Peut-être Mlle Norette la possède-t-elle encore? Peu importe! Ce sont là secrets de famille qu'il ne m'appartient pas de pénétrer.

«Mais en présence de l'aventure où vous paraissez vouloir vous engager, j'ai le devoir de vous faire connaître, comme exemple, l'événement tel qu'il était relaté sur les pages par moi détruites.

«Vers l'année 1500, deux cousins, l'un Gazan, l'autre Galfar, se trouvèrent en rivalité pour épouser une cousine. Non qu'ils l'aimassent! Elle était, il est vrai, admirablement belle; mais aussi pauvre l'un que l'autre, s'étant ruinés, l'aîné à faire ses caravanes sur mer, l'autre dans les tripots d'Avignon sous prétexte d'étudier la médecine, c'est surtout le secret du trésor qu'ils désiraient d'elle.

«Aucun ne voulait céder. Ils se querellèrent, et le cadet souffleta l'aîné.

«Puis, sans que personne les vît, un soir, tous deux Caïn, tous deux Abel, ils allèrent dans la montagne, du côté de la chapelle que déjà un ermite gardait.

«Au milieu de la nuit, l'ermite crut rêver que quelqu'un frappait de grands coups à sa porte, et s'éveillant, il entendit crier: «Au secours! J'ai tué mon frère!» Alors, étant sorti, il vit à la clarté des étoiles, dans l'herbe du cimetière, un jeune homme étendu, dont un cavalier, plus âgé, mais lui ressemblant singulièrement, soutenait la tête.

«Comme le jeune homme se mourait, l'ermite le confessa. Et quand le jeune homme fut mort, le cavalier qui se tenait debout, appuyé au mur, dit: «Mon père, il est grand temps que vous me confessiez aussi!» Alors l'ermite, se retournant, vit sur son pourpoint ensanglanté le manche d'un long poignard qu'il s'était planté dans la poitrine. Et quand il fut confessé, le cavalier retira la lame et se coucha dans l'herbe à côté de l'autre, dont il baisait en pleurant les cheveux et les yeux.

«Le matin, au moment de les ensevelir, on les trouva enlacés si étroitement que, pour séparer leurs cadavres, il aurait fallu briser les os des bras. On les mit ensemble, sans cercueil, dans la même fosse, et une messe fut fondée pour l'âme des deux qui sont morts.

«C'est après-demain, jour anniversaire, conclut l'abbé en se levant, que je célèbre cette messe.

—J'y assisterai dévotement avec Ganteaume, afin qu'on cesse de nous croire sorciers.