Que se passa-t-il en moi? Je ne m’en rendis pas bien compte, car jamais, auprès de Reine, je n’avais éprouvé rien de pareil. Dieu me pardonne si je fus coupable! Mais de me sentir si près de Roset, frôlé de ses cheveux et de sa robe; de la voir si belle, de respirer, en même temps que l’air chargé du parfum amer des fleurs d’amandier, les aromes vivants de sa peau; tout cela me grisa, peut-être, car, la prenant par surprise entre mes bras, je cueillis sur ses joues, quoique les archives du cousin Mitre ne m’eussent rien enseigné de pareil, le plus savoureux baiser du monde.

Ce démon de Roset riait, mais moi, son baiser me brûla. Il me vint au cœur, subitement, un grand remords en même temps qu’une grande joie, et ne sachant plus ce que je faisais, je me sauvai à toutes jambes du côté de Maygremine.

Au bout de cent pas, je retournai la tête, courant toujours. Alors j’aperçus la maudite bohémienne qui, montée sur le mur d’un champ, me regardait en riant et criait de toutes ses forces:

—Au fou!... au fou!... Ho! l’ensoleillé! Ho! Jean-des-Figues!

X
LES QUATUORS D’ÉTÉ

Dans quel trouble d’esprit ce baiser me jeta! Je gardais encore, après un jour, vivant sur les lèvres le parfum dont les joues de Roset me les avaient embaumées, et quelquefois je me surprenais à demeurer silencieux et immobile, de peur qu’un mouvement trop brusque ne vînt faire se répandre hors de mon cœur, ainsi que d’un vase rempli, les sensations délicieuses dont je le sentais déborder.

—Vous aimiez Roset, malheureux!

—Y songez-vous, aimer Roset! une sauvagesse incapable de rien comprendre aux sublimités de l’amour!

—Vous l’aimiez, vous dis-je.

—Et parbleu! je m’en suis bien aperçu depuis, mais je ne m’en doutais guère pour le quart d’heure. Était-il vraisemblable qu’il y eût deux amours, l’un né au bord des sources, pur et mélodieux comme elles, l’autre éclos impérieusement au soleil de midi, sous la pluie de parfums qui tombe des amandiers en fleur?