—Jean-des-Figues, si une fois tu as sommeil... Au bout d’un quart d’heure de ces recommandations, Blanquet avait autour de lui autant de paquets qu’un mauvais nageur a de vessies.

Enfin j’embrassai les amis, et maître Cabridens fort tendrement en songeant à Reine qui n’était point venue. Cela dura une demi-heure; tout le monde pleura, ma mère me pendit au cou une médaille bénite; mon père, d’un air bourru, me glissa une bourse ronde dans la ceinture:

—Sois sage, Jean... puis: Arri, Blanquet! et voilà Jean-des-Figues parti pour la gloire.

Quand je fus au milieu du pont de pierre, d’où l’on enfile du regard toute la vallée de Durance, pris de je ne sais quelle émotion, je regardai bien attentivement, pour les emporter peints sous ma paupière, ces lieux où je laissais tant de souvenirs: la maison blanche et les ruines, la salle aux quatuors, la fenêtre, le sentier du bois, les petites sorgues reluisant là-bas comme argent fin, et le vivier tout vert, trop éloigné pour que j’en pusse entendre la rainette.

Une voix railleuse interrompit ma contemplation.

—Comme te voilà beau, Jean-des-Figues! emmène-moi en croupe à Paris, me criait Roset, assise sur le parapet du pont. Tant d’effronterie m’irrita, et détournant les yeux de la tentation, je mis Blanquet au trot en invoquant l’âme du cousin Mitre.

C’était fini. Je tournais, à ce moment, l’angle du rocher, et mes concitoyens debout sur les remparts, ne devaient plus voir que la queue de mon âne brillant au soleil avant de disparaître, et le bord de mon pourpoint trop large qui flottait orgueilleusement au vent du soir.

XIII
FUITE DE BLANQUET

Ce fut un singulier voyage! Tout le long du chemin les gens riaient. Que voulez-vous? on n’est pas accoutumé, maintenant, de voir un garçonnet en costume romantique, justaucorps rouge et chapeau pointu, trotter ainsi à la conquête de Paris, sur un âne gris, avec un sac de figues sèches pour valise. Mais nous laissions bien les gens rire et n’en trottions que de meilleur cœur.

Blanquet, il faut le dire, avait le trot aigu et l’échine maigre; pour changer un peu, de temps en temps, je m’accompagnais avec des rouliers: ils me laissaient monter dans leurs carrioles, et Blanquet leur rendait cela en donnant un coup de collier à l’occasion. C’était exquis! Une fois seulement, du côté de Dijon, la maréchaussée nous arrêta, trompée, j’imagine, par l’étrangeté de mon équipage; et nous eûmes la honte, toute une longue après-midi, de nous voir conduits, Blanquet et moi, entre deux gendarmes, comme de vulgaires malfaiteurs. A part cela, pas la moindre aventure. Pour logis, suivant l’état du ciel, l’auberge à piétons ou la belle étoile; Blanquet se régalait d’herbe fraîche, moi de mes figues qui duraient toujours.