—Cela vous étonne, Jean-des-Figues! C’est la coutume chez les bohémiens, mais je vous étonnerais bien davantage, si je vous disais que nous passâmes notre lune de miel, Janan et moi, sous le pont du Gard.
XIX
FIN DE L’HISTOIRE DE ROSET
—Vous vous épousâtes donc?
—Et pas sans peine, reprit-elle. Le beau Janan, tout noir qu’il me parût, était l’espoir de la famille; on avait flairé pour lui chez les Soubeyran un mariage de convenance, et notre amour imprévu venait déranger bien des projets.
Quoique bohémiens de père en fils, les Soubeyran sont riches; ils possèdent, dans leur village de Vinon, une belle maison en pierre froide; ils logent à l’auberge quand ils voyagent, et mènent parfois dans les foires des cordes de quinze à vingt chevaux. Mon père espérait d’eux une forte dot, et parlait déjà de nous vêtir tous de neuf, et de faire revernir la caravane.
Aussi, aux premiers mots que dit Janan de ses projets, ce fut un vacarme:
—Et la Soubeyrane, malheureux! Mais Janan déclara que je lui plaisais, moi, et que la Soubeyrane ne lui plaisait point avec ses cheveux roux et ses façons de demoiselle; que si l’autre avait des écus, nous saurions en gagner à nous deux; qu’enfin on nous voyait décidés à tout, même à nous enlever, et à nous marier devant un prêtre.
Devant un prêtre! en entendant ce blasphème, mon père s’arracha les poils de sa grande barbe, et les vieilles me crièrent leur malédiction en hébreu. Un sabbat d’enfer! mais Janan tenait bon; Janan se promenait de long en large, tranquille, et traînant à chaque jambe une grappe de marmots qui hurlaient de terreur. Enfin, la tempête s’apaisa, et le soir, Jean-des-Figues, je me trouvais mariée.
—Mais Marseille où vous me cherchiez?...
—Oh! je n’oubliais ni Marseille, ni vous. Je me demande pourtant si jamais j’y serais arrivée, sans une bienheureuse aventure qui vint me délivrer tout à la fois de ma nouvelle famille, des chevaux borgnes et de Janan. C’est à la Sainte-Baume que la chose se passa.