Ah! Blanquet, le seul vrai sage que j’aie rencontré de ma vie, quelle mouche philosophique t’avait donc piqué, le jour où, contre ton habitude, tu remuas si fort l’oreille,—cette adorable oreille gauche, gris d’argent par dehors comme la feuille d’olivier, et garnie en dedans de belles touffes de poils fauves,—l’oreille à l’ombre de laquelle je dormais! Qui sait? les ânes ainsi que les hommes ont parfois leur moment de paresse sublime et de poésie. Face à face avec l’ardent paysage, peut-être remâchais-tu, en même temps qu’une bouchée d’herbe, quelque savoureuse théorie, et confondant ton être avec l’être universel, te roulais-tu dans le panthéisme comme dans une bonne et fraîche litière. Peut-être aussi, Blanquet, rêvais-tu plus doucement! car si ton crâne dur et tout bossué sous l’épaisseur du poil était d’un philosophe, ta lèvre gourmande, ton œil profond et noir étaient d’un poëte ou d’un amoureux; peut-être songeais-tu aux vertes idylles de ta jeunesse tout embaumées des senteurs du foin nouveau, et à cette folle petite bourrique de mon oncle, qui, lorsqu’on la menait au mas, te répondait de loin par-dessus la rivière.

Mais que la cause de ta distraction ait été la philosophie ou l’amour, je t’en prie, ô Blanquet! ne garde aucun remords au fond de ton âme d’âne. Comment t’en voudrais-je d’avoir une fois par hasard remué l’oreille, moi qui, dans le courant de ma vie, remuai l’oreille si souvent! Est-on d’ailleurs jamais sûr que ceci soit bonheur et cela malheur en ce monde? J’avoue pour mon compte qu’après y avoir réfléchi vingt-cinq ans, j’en suis encore à me demander si le brûlant rayon de soleil qui, par ton fait, m’est entré dans le cerveau, il faut le bénir ou m’en plaindre.

Donc, ce jour-là, Blanquet remua l’oreille, il la remua même si fort, qu’au lieu de dormir à son ombre, je dormis à côté une demi-heure durant, ma tête nue au grand soleil. Que vous dirai-je? je n’y voyais plus quand je m’éveillai; je trébuchais sur mes jambes comme une grive ivre de raisin, et il me semblait entendre chanter dans ma tête des millions, des milliards de cigales.—«Ah! mon pauvre enfant! il est perdu...» s’écriait ma mère.

Je n’en mourus pas cependant. A la ferme voisine, une vieille femme, avec des prières et un verre d’eau froide, me tira le rayon du cerveau. Vous connaissez le sortilége. Mais si bonne sorcière qu’elle fût, il paraît que le rayon ne sortit pas tout entier et qu’un morceau m’en resta dans la tête. Le pauvre Jean-des-Figues ne se guérit jamais bien de cette aventure; il en garda la raison un peu troublée et le cerveau plus chaud qu’il n’aurait fallu; et quand plus tard, déjà grand, je passais des heures entières à regarder l’eau couler ou à poursuivre des papillons bleus dans les roches:—«Il y a du soleil là-dedans,» disaient les paysans, «il restera ainsi!» Alors, d’entendre cela, ma mère pleurait, et mon père, se détournant bien vite, feignait de hausser les épaules.

III
SOUVENIRS D’ENFANCE.

En attendant, je ne faisais rien ou pas grand’chose de bon. Comment ai-je appris à lire? Je l’ignorerais encore si l’on ne m’avait dit que ce fut rue des Clastres, au troisième étage, dans l’ancien réfectoire d’un couvent, où M. Antoine, mort l’an passé, tenait son école, et j’ai besoin de descendre bien avant dans mes souvenirs pour retrouver la vague image—si vague, que parfois, elle me semble un rêve—d’une grande salle blanche et voûtée, pleine de bancs boiteux, de cartables et de tapage, avec un vieux bonhomme brandissant sa canne sur une estrade, et descendant parfois pour battre quelque pauvre petit diable ébouriffé, qui restait après cela des heures à pleurer en silence et à souffler sur ses doigts meurtris.

Un souvenir pourtant surnage entre toutes ces choses oubliées: le paravent de M. Antoine. Que de reconnaissance ne lui dois-je pas, à ce vénérable paravent déchiré aux angles, pour tant de merveilleux voyages qu’il me fit faire en imagination pendant l’ennui des longues classes! Car lui, le premier, m’ouvrit le monde du rêve et de la poésie; lui, le premier, m’apprit qu’il existait sur terre des pays plus beaux que Canteperdrix, d’autres maisons que nos maisons basses, et d’autres forêts que nos oliviers!

Il représentait, ce paravent, un flottant paysage aux couleurs ternies, encombré de jets d’eau, de châteaux en terrasse, de grands cerfs courant par les futaies, de paons dorés qui traînaient leur queue, et de hérons pensifs debout sur un pied, au milieu d’une touffe de glaïeuls. Et le joueur de flûte assis sous le portique d’un vieux temple, et la belle dame qui l’écoutait! Le joueur de flûte avait des jarretières roses, c’est de lui tout ce que je me rappelle, mais je trouvais la belle dame incomparablement belle dans sa longue robe de velours cramoisi et ses falbalas en point de Venise. Je m’imaginais quelquefois être le petit page qui venait derrière; je la suivais partout, au fond des allées, sous les charmilles; je ne pouvais me rassasier de la regarder.—Qui est cette belle dame? demandai-je un jour à M. Antoine, en rougissant sans savoir pourquoi. M. Antoine prit son air grave, et après avoir réfléchi:—Je ne connais pas le joueur de flûte, me répondit-il, mais la dame doit être madame de Pompadour. Madame de Pompadour! ce nom éclatant et doux, comme un sourire de favorite, ce nom amoureux et royal que je n’avais jamais entendu, produisit sur moi un effet extraordinaire. Madame de Pompadour! je ne songeai qu’à ce nom-là toute la nuit.

Sans madame de Pompadour, j’aurais été malheureux à l’école, mais sa gracieuse compagnie me faisait attendre avec patience l’heure où, les portes s’ouvrant enfin, nous prenions notre vol en liberté, mes amis et moi, vers tous les coins de Canteperdrix.

Personne, parmi tant de polissons fort érudits en ces matières, ne connaissait la ville et ses cachettes comme moi. Il n’y avait pas, dans tout le quartier du Rocher, un trou au mur, un brin d’herbe entre les pavés dont je ne fusse l’ami intime! Et quel quartier ce quartier du Rocher! Imaginez une vingtaine de rues en escaliers, taillées à pic, étroites, jonchées d’une épaisse litière de buis et de lavande sans laquelle le pied aurait glissé, et dégringolant les unes par-dessus les autres, comme dans un village arabe. De noires maisons en pierre froide les bordaient, si hautes qu’elles s’atteignaient presque par le sommet, laissant voir seulement une étroite bande de ciel, et si vieilles que sans les grands arceaux en ogive aussi vieux qu’elles qui enjambaient le pavé tous les dix pas, leurs façades n’auraient pas tenu en place et leurs toits seraient allés s’entre-baiser. Dans le langage du pays, ces rues s’appellent des andrônes. Quelquefois même, le terrain étant rare entre les remparts, une troisième maison était venue, Dieu sait quand! se poser par-dessus les arcs entre les deux premières; la rue alors passait dessous. C’étaient là les couverts, abri précieux pour polissonner les jours de pluie!