J’entre au café en sortant de là, je lis dans un journal que vous êtes à Paris, Jean-des-Figues. Je pars avec le costume que j’ai et qui n’étonnait personne à Marseille. Tout le long de la route, le peuple pour me voir s’assemble aux gares. J’arrive à Paris, les gamins me suivent. Je me jette effrayée dans une voiture; comme nous sommes en plein carnaval, le cocher, sans rien lui dire, me conduit au bal tout droit, me prenant pour un masque; et j’y étais encore, il y a deux jours, en train de rire avec des étudiants, quand je rencontrai ce brave garçon de Nivoulas qui me promit de me rendre heureuse.

—O mon premier amour! soupirait Jean-des-Figues.

—Que d’aventures en plein XIXᵉ siècle! s’écriait Nivoulas émerveillé.

XX
ET NIVOULAS...?

Il m’arriva une fois, quand j’étais petit, de rester trois saisons sans manger de pastèque. La pastèque? j’en avais oublié le goût, et je ne sais pourquoi, il me semblait que je ne l’aimais plus. Un jour, cependant, que mon père en ouvrait une, le cri du couteau sur l’écorce verte me tenta, je ne pus me retenir de tremper mes lèvres dans cette chair tremblante et rose comme un sorbet à la fraise, et quand j’en sentis la glace sucrée fondre sous ma langue et ruisseler le long de mes dents, alors, tout étonné de mon plaisir:—Fallait-il être bête! m’écriai-je.

Pour Roset, il en fut de même; à cette différence près que Roset, comme je l’ai dit, aurait rappelé plutôt une belle pêche brune qu’une pastèque. J’avais oublié le goût qu’elle avait, positivement. Aussi, quand je sentis ses bras passés autour de mon cou et ses embrassades ingénues, le souvenir du baiser pris sous l’amandier me revint, et je me trouvai bête, mais bête plus que je ne saurais dire.

Heureusement, quatorze ou quinze mois de vie parisienne m’avaient donné sur l’amour auquel je ne croyais plus, et sur les femmes au charme de qui je croyais toujours, des idées commodes et larges. Je songeai au jour où Roset criait de si bon cœur: «O l’ensoleillé! O Jean-des-Figues!» en me jetant des pierres du haut de son mur, et pour éviter cette fois pareille avanie, j’eus soin de lui offrir le bras en partant. Nivoulas pâlit...

—Seriez-vous jaloux de Roset? lui dis-je.

—Oh! non, quelle bêtise!... répondit-il d’une voix étranglée et s’efforçant de sourire.

Brave Nivoulas! N’ai-je pas plus tard fait comme lui, et pour la même mademoiselle Roset? Oui, plus tard, bien des fois des amis m’ont demandé en la montrant:—Est-ce que par hasard tu serais jaloux d’elle, Jean-des-Figues? Et je leur répondais: Quelle bêtise!... Mais à ce moment je n’osais pas me regarder dans les glaces, de peur d’y voir flotter sur mes lèvres le pâle et lamentable sourire de Nivoulas.