—Quels grands yeux tu fais, Jean-des-Figues?

—Pour mieux t’admirer, mon enfant!

—Oh! non, Jean-des-Figues, ne mens pas, c’est mon appartement que tu admires. On n’en voit guère de pareil: pas commode, mais original. Mon imbécile de Valaque a pris cela tout fait dans un livre... Et de sa petite main brune elle me montra un livre à riche reliure qui se promenait dans les coussins.

Horreur! ce livre c’était mon livre, et l’hôtel de Roset, je m’en apercevais enfin, la description réalisée du palais idéal bâti pour mon héros. O profonde et comique humiliation des poëtes et de la poésie! Cet hôtel où je m’éveillais, ma fantaisie l’avait créé tout entier depuis la première marche de son escalier de marbre jusqu’à la plus haute ciselure de son toit doré; le galant encadrement des glaces, les plis amoureux des tentures, j’avais tout trouvé, tout imaginé; cet oreiller mignon, c’est moi qui en avais choisi la dentelle, et ce peignoir de soie blanche où Roset s’enveloppait si bien, c’est moi encore qui en avais compté les broderies à jour, les nœuds de rubans et les échancrures. Or, pendant que je soupirais ainsi après un paradis chimérique, le Valaque prenait mon rêve tout fait, tranquillement, et pour rendre la dérision plus amère, dans cet écrin qu’il me volait, qui installait-il? Roset, ma petite perle noire!

—Ah! nom de sort! m’écriai-je en faisant voler le malheureux livre par la fenêtre.

Roset, qui ne comprenait rien à cette subite fureur, s’imagina que j’étais jaloux, et fut ravie:

—Ne pense plus au Valaque, me dit-elle; c’est moi qui ai eu tort de t’en parler. Mais si tu veux, je vais demander huit jours de congé à mon théâtre, et nous les passerons tous deux à la campagne.

Ce projet ne me déplut point. Un bois, quand il s’agit d’encadrer une jolie fille, vaut les plus riches hôtels du monde; et là, je n’avais pas à craindre que l’ombre du Valaque m’importunât. Vite en chemin de fer! Nous sautons du wagon aux premiers arbres, et nous voilà partis à la découverte d’un bois.

—En voici un qui sera complet avec deux amoureux, s’écriait Roset de temps en temps, il est déjà plein de fleurs et de tourterelles! Mais, au bout d’une heure, on y découvrait des peintres, il fallait s’en aller plus loin.

Nous passâmes ainsi les huit plus beaux jours dont je me souvienne, mais presque sans m’en douter, car notre pauvre nature humaine est ainsi faite, que si le regret n’existait pas, le bonheur n’aurait de nom dans aucun dictionnaire. Loin des autres, tout à Roset, je me laissais aller à être amoureux naïvement. Je ne m’occupais pas de savoir, comme à Canteperdrix, si mon amour ressemblait bien à celui de pauvre Mitre. Grisé par l’odeur qu’ont les bois au printemps, je ne m’inquiétais guère non plus des railleries qu’un pareil retour de passion n’aurait pas manqué de provoquer parmi mes amis du cénacle, et je crois, Dieu me pardonne, que Roset me demandant comme autrefois:—Et si je te quittais, Jean-des-Figues?... Jean-des-Figues aurait répondu:—Si tu me quittais, Roset, j’en serais malheureux autant que Nivoulas!