Passe encore pour les mariages officiels. Mais tous, mes amis eux-mêmes, voulurent être de la fête:—Jean-des-Figues ne se fâchera pas, il a trop d’esprit! Et Jean-des-Figues ne se fâchait pas. Ils me prenaient quelquefois pour confident, me déclarant Roset charmante; et Jean-des-Figues, la rage au cœur, se mettait à danser de plus belle à ces noces fantastiques qui recommençaient tous les jours.
Je devins follement jaloux, jaloux de tout le monde, jaloux de mes meilleurs amis, des Mingréliens et des Valaques, jaloux de Mario reparue, jaloux même de Nivoulas qui ne me parlait plus depuis le scandale de ma trahison. Mais quel tonnerre d’éclats de rire, quel ouragan d’incrédulité, si j’avais dit que moi Jean-des-Figues, le poëte sceptique et libertin, j’étais amoureux et jaloux, jaloux à la tuer, amoureux à ne pas lui survivre, de cette charmante fille si bien coiffée qui daignait, au milieu de ses triomphes galants, se souvenir parfois de ses vieux amis et nous apporter dans les plis de sa robe le parfum des élégances parisiennes!
Deux anecdotes maintenant, pour bien montrer toute ma folie:
De sa vie d’autrefois, Roset avait gardé le goût des caroubes sèches. La caroube, chez nous, est le régal des ânes; les polissons non plus ne la méprisent pas, et je me rappelle qu’en mon temps j’éprouvais du plaisir à tirer de toute la force de mes dents sur cette gousse résistante pareille à une lanière de cuir qui serait sucrée. Quoi qu’il en soit de la valeur gastronomique des caroubes, Roset les aimait, et un soir à la Revue, elle nous fit en riant l’aveu de ce goût bizarre. Dès le lendemain, elle recevait un paquet de belles caroubes, puis un autre la semaine suivante, et toujours ainsi tant que son caprice dura.
Se procurer des caroubes à Paris n’était pas alors chose facile; j’avais eu besoin de la seconde vue des amoureux pour en déterrer un tonneau chez un épicier provençal de la banlieue, rival inconnu du père Aymès.
Aussi cet envoi anonyme intrigua-t-il beaucoup la chère Roset:
—Qui diable m’envoie ces caroubes?... C’est un tel, sans doute... non, un tel... mon vieux Grec de Marseille, peut-être... Et la voilà échafaudant les plus beaux rêves là-dessus, et riant!
—Jean-des-Figues, me dit-elle un jour, je l’ai enfin découvert mon homme aux caroubes.
Cette confidence m’atterra. Roset voulait-elle me faire parler? ou bien quelque ami indélicat avait-il eu l’idée perfide de s’attribuer l’honneur et les bénéfices de ma galanterie? L’aventure était cruelle; mais je me contentai de devenir rouge sans révéler à Roset que l’homme aux caroubes c’était moi.
Une autre fois que j’attendais Roset et que Roset ne venait pas, à deux heures du matin, par une pluie épouvantable, je me souviens d’être allé sous ses fenêtres faire le pied de grue.