J’avais fait bien des projets pendant la nuit pour délivrer Roset et rompre mon mariage, mais le lendemain matin, quand je revins à la place où j’avais laissé la caravane, je n’y trouvai plus que les ordinaires reliefs des ânes et des mulets, quelques morceaux de bois éteints entre deux grosses pierres noircies, et sur le bord du fossé, Nivoulas qui se lamentait, assis dans l’herbe.
—Bon Dieu! disait-il en s’arrachant des poignées de cheveux roux, Janan aura tout su... les maudites vieilles nous auront trahis!... Et ils emmènent Roset mourante avec eux!... ils l’emmènent!...
Tout cela n’était que trop vrai; tandis que Nivoulas dormait, les bohémiens avaient décampé sans même songer à lui rendre sa valise. De quel côté étaient-ils passés maintenant? comment faire pour les atteindre?
Mon émotion fut telle à cette nouvelle que j’en oubliai subitement mon mariage et Canteperdrix:—C’est ta faute, Nivoulas!... Ta faute, te dis-je!... Puis je me calme, je me mets en route au hasard. Nivoulas me suit, en pleurant toujours, et nous voilà battant le pays de compagnie.
Pas plus de bohémiens, pas plus de Roset que sur la main.
Aurais-tu rêvé? me demandais-je quelquefois. Et le fait est que ce campement, tel que je me le rappelais, à la nuit tombante, les feux allumés, les trois sorcières, l’ombre de deux ânes et d’un mulet noire sur un ciel encore clair, toutes ces choses et Roset au milieu, presque morte, ressemblaient moins à une aventure réelle qu’aux images que se crée un cerveau malade. Nivoulas, dont la présence seule attestait que je n’avais pas rêvé, Nivoulas, long comme il était, et rendu tout à fait diaphane par la douleur, prenait lui-même à certains moments des apparences fantastiques.
Enfin, découragés, nous nous séparâmes. Nivoulas s’en alla sans vouloir me donner la main; moi, je rentrai à Canteperdrix, harassé, la tête perdue, sentant mille débris se heurter dans le naufrage de ma raison: noires épaves de mes systèmes fracassés, beaux rêves réduits en miettes qui flottaient et roulaient sur l’eau, lamentables et magnifiques, pareils aux poulaines dorées des vaisseaux du roi après le désastre de la Hogue.
Comme je refusais toute explication sur les motifs de mon absence, mon père me justifia aussi bien qu’il put, et les préparatifs du mariage recommencèrent de plus belle. Je n’eus pas même le courage de rompre, j’étais entièrement incapable de volonté.
Une idée fixe me tenait: si Roset était morte!
Mon père s’effrayait de me voir toujours, disait-il, dans la lune. Ce mystérieux voyage avec un inconnu, la tristesse que j’en avais rapportée, tristesse inexplicable au moment d’épouser celle que j’aimais, tout en ma conduite paraissait au pauvre homme incontestables symptômes de folie; il se rappelait avec désespoir l’accident survenu à mon enfance par la faute de Blanquet, et plus d’une fois les larmes me vinrent aux yeux de le voir, d’un air accablé, secouer la tête en me regardant.