Le père Antiq, le devinant, lui dit qu’en toute autre circonstance il aurait pu, quoique peu riche, faire cela pour le fils d’un ami: mais les amandes n’avaient pas donné, le blé se vendait pour rien; d’ailleurs, Cadet grandissant, il devenait prudent, nécessaire, de se réserver quelques écus pour le jour—et ce jour ne pouvait tarder—où le château d’Entrays mis en vente, il faudrait acquérir à l’intention de ce Cadet, gaillard comme père et mère, et qui ne savait que faire de ses bras, n’importe quoi, un coin de terre.
Cela dit, le père Antiq fit tourner l’âne et s’engagea sous la voûte noire qui conduit dans les bas quartiers.
III
LA MAISON DU RIOU EST EN JOIE
Laissons l’infortuné Balandran rêver de protêts et de saisies sur son oreiller qu’une salutaire terreur rembourre de papiers timbrés, et suivons le père Antiq s’en allant, joyeux et le dos cassé, à travers les passages sombres, les couverts et les ruelles en escalier qui constituent le quartier bas, le quartier agricole de la ville.
C’est l’heure tranquille où, tout travail fini, et quelques instants de jour clair restant encore, une fois l’âne et la chèvre rentrés, le bissac vidé, la pioche pendue, les paysans, assis au grand air devant la porte, sur les marches du petit perron, attendent la soupe que leur femme prépare et se taillent le pain avec lenteur.
—A diousias! père Antiq... Vous rentrez bien de vespres, père Antiq?
Et le père Antiq, tout en poussant son âne, répondait: Bonsoir, un tel.... bonsoir, une telle.... mais sa pensée n’en trottait pas moins.
Le père Antiq, tandis qu’il lavait ses guêtres, avait vu l’abbé Mistre monter le raidillon. Il ne lui avait rien dit, n’aimant pas les prêtres. Pourtant il avait remarqué son air particulièrement empressé, le grand rouleau de papier qu’il portait sous le bras; et, malgré lui, il ne pouvait s’empêcher de réfléchir à ces choses.
—Monsieur Blasy, le propriétaire du château d’Entrays, serait-il ruiné? Et l’abbé Mistre, comme il a fait pour tant d’autres, va-t-il l’exécuter, et mettre le Tor le plus haut en parcelles?... A cette idée, le vieux paysan salivait, et songeant à ses deux sacs d’écus en réserve, aux beaux terrains qu’on morcellerait, il choisissait d’avance et ne se sentait pas d’aise.
Puis, réfléchissant, il se disait que cela était impossible. M. Blasy évidemment se trouvait dans de mauvais draps. La mise en vente de quelques terres, son intimité avec l’abbé Mistre, tout l’indiquait. De plus, maints regards échangés entre le prêtre marchand de biens et maître Chabre, le notaire, n’avaient pas échappé à cet œil aiguisé de paysan. Mais, d’autre part, le père Antiq savait bien, il le savait! que l’abbé Mistre jouait double jeu dans cette affaire; il savait (ayant surpris un mot de cela, certain soir qu’il taillait des arbres) que ce n’était pas précisément la ruine du brave Blasy qu’on cherchait. Il y avait autre chose dans le plan de l’abbé, une sacrée idée de mariage, soupçonnée du seul père Antiq, qui pouvait au dernier moment arranger tout, empêcher la vente. Le père Antiq, d’ailleurs, n’en avait jamais rien dit à personne, si ce n’est à Cadet, son fils, la nuit de Noël, après avoir bu un doigt de vin cuit.