LA VRAIE TENTATION
DU GRAND SAINT ANTOINE
CONTE POUR LA NOËL
DÉDIÉ A MES PETITES AMIES JEANNE ET MADELON DAUPHIN
Saint Antoine pousse la porte et vit dans sa cabane une demi-douzaine d’enfants tout petits, montés du village malgré la tourmente pour lui apporter du miel et des noix, friandises que le bon ermite se permettait une fois l’an, le jour de Noël, à cause de son grand âge.
— Mettez-vous en rond, mes amis, et jetez dans l’âtre quelques pommes de pin pour que la flamme éclaire… Bien !… Maintenant faites place à Barrabas : le fidèle Barrabas a si grand froid que son groin en pèle et que sa queue raidie ne peut plus se détortiller.
Les enfants toussèrent, se mouchèrent, Barrabas (car tel est le vrai nom que portait le cochon de saint Antoine), Barrabas, ses sabots voluptueusement fourrés dans les cendres chaudes, grogna ; le saint rabattit son capuchon, secoua la neige de ses épaules, passa sa main sur sa belle barbe grise où pendaient des chandellettes de glace, et s’étant assis, il commença :
— C’est donc ma tentation qu’il faut que je vous conte ?
— Oui, bon saint Antoine ! oui, grand saint Antoine !
— Ma tentation ? mais vous la connaissez aussi bien que moi, ma tentation. On l’a mille fois dessinée et peinte, et vous pouvez contempler sur mon mur, collectionnées soigneusement (Dieu me pardonne cette manie peut-être vaniteuse !), toutes les estampes, vieilles ou nouvelles, consacrées à ma gloire et à celle de Barrabas, depuis l’image d’Épinal qui coûte un sou, chanson comprise, jusqu’aux chefs-d’œuvre admirables des Téniers, des Breughel et des Callot.
Vos mamans, à coup sûr, vous ont menés voir au Luxembourg, sur le théâtre des marionnettes, mon pauvre ermitage tel qu’il est ici, avec la chapelle, la cabane, la cloche suspendue à la fourche d’un arbre mort, et moi au milieu en prières, tandis que Proserpine m’offre une coupe et qu’un paquet de diablotins, balancés au bout d’une ficelle, se cognent en poursuivant Barrabas effrayé.