Nous vivions, Barrabas et moi, heureux autant qu’on peut l’être, sur notre roche. Barrabas allait, venait, me suivait partout, m’édifiant de sa candeur et me réjouissant de ses gaietés enfantines ; moi, je faisais ce que fait tout bon ermite : je priais, je sonnais ma cloche aux heures voulues, et, dans l’intervalle des exercices et des prières, je puisais de l’eau à ma source pour arroser, dans un creux abrité, les légumes de mon jardin.

Cela dura six mois et plus… les six beaux mois de solitude !

Je m’endormais dans la confiance ; mais, pour mon malheur, le Malin veillait.

Un jour, aux approches de la Noël, j’étais en train de prendre le soleil devant ma porte, quand un homme se présenta. Il avait des souliers ferrés, un fort bâton, un habit de velours coupé carré ; il portait sur le dos la balle des porteballes, et criait : « Broches, broches, broches !… Fournissez, fournissez-vous de broches ! » avec un léger accent auvergnat. « Vous faut-il une broche, bon ermite ? — Passez votre chemin, brave homme, je vis d’eau claire et de racines, et n’ai que faire de vos broches. — C’est bon, c’est bon, ne nous fâchons pas, on remballe sa marchandise ! Pourtant, ajouta-t-il avec un diabolique regard en me montrant Barrabas qui, plus perspicace que moi grognait furieusement dans un coin, pourtant celui-ci m’avait paru luisant et gras en suffisance, et je croyais, Dieu me pardonne ! que vous le destiniez au prochain réveillon. »

Le fait est que ce gueux de Barrabas, depuis que les diables ne tourmentaient plus ses digestions, s’était paré d’une graisse réjouissante.

Je remarquai soudain la chose. Mais de là à manger mon unique ami, il y avait loin. Aussi, quand je vis le porteballe redescendre le sentier, l’air penaud, sa broche à la main, songeant à cette idée qu’il avait eue de me faire réveillonner du corps de Barrabas, je ne pus m’empêcher de rire.

Peu à peu, cependant, comme une mauvaise herbe qui chemine, cette infernale idée, car c’était évidemment un diable sorti des enfers qui, déguisé en colporteur, avait voulu me vendre une broche, cette infernale idée de manger Barrabas poussait ses racines en dedans de moi.

Je rêvais broches, je voyais broches. Vainement je multipliais les mortifications et les pénitences ; pénitences et mortifications n’y faisaient rien. Et le jeûne, le jeûne lui-même ne faisait que surexciter mon appétit. Je fuyais Barrabas, je n’osais plus l’emmener dans mes quêtes, et lorsqu’à mon retour, frétillant de la queue, il venait affectueusement frotter sur mes pieds nus les rudes soies de son échine, je détournais les yeux bien vite et n’avais pas le cœur de le caresser.

Mais je crois, mes enfants, que tout ceci ne vous intéresse guère, et peut-être préfèreriez-vous…

— Non ! bon saint Antoine.