Nous revenions. Quelquefois j'allais déjeuner chez ma mère, ou j'y passais aussitôt après mon rapide repas, pris solitairement dans ma petite salle à manger de l'avenue Montaigne, qui donnait sur le tir de Gastine-Rainette, et le claquement des balles sur les tôles qui m'arrivait même à travers les fenêtres fermées ne s'associait que trop bien à ma sombre humeur.—Il était très rare que M. Termonde et moi fussions en tête-à-tête durant mes visites au boulevard de Latour-Maubourg. Que m'importait maintenant? S'il était le criminel que je m'obstinais à poursuivre, il était prévenu, et je n'avais plus la chance de lui arracher son secret par surprise. J'aimais beaucoup mieux l'étudier pendant qu'il causait, et, au cours de ces causeries soutenues devant moi avec l'un ou l'autre, je constatais combien sa maîtrise de lui-même était entière. Dans mon enfance et ma première jeunesse, j'avais haï ce pouvoir de se dominer si complètement que je sentais être le sien, tandis que moi j'étais si fou, si naturellement victime de ma sensibilité nerveuse, si incapable du sang-froid qui masque de calme les violentes émotions. À présent, ce m'était une sorte de joie d'observer la profondeur de son hypocrisie. Il avait une telle habitude, presque une telle manie de la dissimulation, qu'il se taisait des moindres événements de sa vie, même à sa femme. Jamais il ne disait ni ses visites, ni les gens qu'il avait rencontrés, ni ses lectures, ni ses projets. Manifestement, il s'était dressé à prévoir les conséquences les plus éloignées de chaque phrase qu'il prononçait. Une surveillance de soi aussi continue, dans une vie d'apparence si aisée, si unie, avait quelque chose de trop étrange pour que cet homme ne donnât pas, même aux indifférents, une impression de personnage énigmatique. En ajustant ensemble les diverses pièces de ce caractère, et rapprochant cette dissimulation de la frénésie passionnée que j'avais observée en lui, il m'apparaissait, à moi, comme un être infiniment dangereux. Il questionnait beaucoup et parlait très posément, très sobrement, à moins qu'il ne fût dans un certain état singulier comme l'après-midi de notre promenade en voiture, où il semblait s'étourdir du flot de ses paroles. Alors il ricanait nerveusement, et découvrait des théories presque cyniques ou des particularités d'esprit qui me faisaient, moi, frissonner. Il avait par exemple une connaissance extraordinaire de toutes les questions relatives à la médecine légale. À l'occasion d'un procès retentissant qui se jugeait cet hiver-là, et au cours d'une discussion très animée à laquelle prenaient part plusieurs personnes, il lui échappa de citer la date du jour où fut arrêté le célèbre docteur La Pommeraie. Je vérifiai le chiffre, il était exact. Quelle étrange préoccupation des choses du crime et qui concordait trop bien avec certaines données que je devais à mes entretiens avec M. Massol! N'était-ce pas l'obsédante, l'unique pensée que le vieux juge prétendait avoir observée chez la plupart des meurtriers, qui les amène à retourner sur les lieux où ils ont tué, à revenir auprès du cadavre de leur victime pour le regarder lorsque le cadavre est exposé dans un lieu public, à rechercher ceux qui les soupçonnent, à lire minutieusement les journaux où il est parlé de leurs forfaits, à suivre les affaires où l'on poursuit des actes pareils au leur?... À d'autres heures, mon beau-père tombait dans ces silences terribles dont rien ne le tirait, fumant, fumant... Un cigare alors succédait à un autre, malgré toutes les défenses du médecin, sans interruption aucune. Le tabac le jour, la morphine la nuit,—quelle souffrance essayait-il donc de tromper avec cet abus de stupéfiants? Étaient-ce les tortures de sa maladie, ou les autres, celles que j'imaginais quand je me livrais à mes tragiques hypothèses? Il avait aussi des instants d'une lassitude telle que même ma présence le laissait indifférent,—les lassitudes d'un homme arrivé à l'extrémité de ce qu'il peut supporter de douleur, et dont l'âme se refuse à sentir, pour avoir trop senti. Je le surpris ainsi deux ou trois fois, seul, dans la demi-obscurité de la nuit commençante, si profondément abîmé dans sa fatigue, qu'il ne prenait pas garde à moi qui m'asseyais en face de lui, et le regardais sans rien dire moi-même. J'étais tenté de lui crier: «Avoue, avoue, mais avoue donc enfin!...» Et je n'aurais pas été surpris qu'il se rendît, qu'il laissât s'échapper son secret, qu'il me répondît: «C'est vrai...» C'est alors aussi que je sentais l'inanité des petits faits que j'avais ramassés si soigneusement. Et s'il n'était pas coupable?... Je me taisais, en proie à cette fièvre de doute qui me rongeait depuis des semaines, et il finissait, lui, par sortir de son silence pour me parler de ma mère. Il évoquait de nouveau cette image entre nous. Pourquoi?... Y pensait-il avec tant d'émotion parce qu'il se croyait très malade et sur le point de la quitter à jamais? Voulait-il se défendre contre moi avec ce bouclier devant lequel je reculerais toujours, il le savait bien? Était-ce une supplication de lui éviter, à elle, une suprême douleur? Oui, c'était cela plutôt que tout le reste. Avec sa bravoure native et sa violence, il n'aurait pas supporté l'outrage de mes yeux fixés sur lui, les allusions atroces de certaines de mes phrases, la menace continue de ma présence, s'il n'avait point voulu à tout prix épargner à ma mère une scène entre nous, quoiqu'il fut bien sûr que de cette scène ne jaillirait aucune preuve certaine... Mais qu'il fut seulement accusé de cela devant elle, non, il préférait souffrir comme il souffrait. Car il l'aimait. Si intolérable que ce sentiment pût me paraître, il fallait bien que je l'admisse, même dans l'hypothèse du crime,—surtout dans cette hypothèse. Et alors je comprenais que, malgré notre haine, nous nous trouvions devoir agir en commun pour ne pas toucher au bonheur de cette créature qui nous était si chère à tous les deux. La différence était pourtant grande entre nous. Que je fusse attaché à ma mère, il pouvait en éprouver une impression d'ombrage et de jalousie, mais non pas ce frisson d'horreur qui me saisissait quand je songeais qu'il l'aimait autant que moi, et qu'il en était aimé... peut-être avec le sang de mon père sur la conscience!

Il l'aimait!... C'était pour elle qu'il avait acheté la main d'un autre et fait répandre ce sang, et c'était elle qui devait causer sa perte, elle qui se mouvait entre nous deux avec ce même regard de tendresse heureuse dont elle nous avait enveloppés l'un et l'autre, le soir où elle m'avait vu assis au chevet de son mari malade et où son sourire s'était fait si tendre pour lui et pour moi:—le même sourire! Les efforts qu'il faisait pour entretenir la sécurité dans ce cœur de femme devaient tourner à sa ruine. Oui, toutes les précautions prises par lui, en vue de parer aux éventualités qu'il croyait possibles, furent le principe même de cette ruine, depuis ses savantes confidences à la douce créature jusqu'à la menteuse affection qu'il me témoignait devant elle. Si nous n'avions pas fait semblant, lui et moi, de nous aimer, elle ne m'aurait jamais parlé comme elle me parla, je n'aurais jamais su d'elle ce que j'ai su et qui a terminé si brusquement le duel silencieux auquel s'usait mon impuissante énergie... Y a-t-il donc une fatalité, ainsi que l'ont pensé certains hommes, ceux-là même qui ont, comme Bonaparte, manié le plus vigoureusement les choses réelles? Ce que je comprends, à regarder ma vie par delà des événements accomplis, c'est qu'il existe une logique profonde des situations et des caractères, et cette logique développe toutes les conséquences de nos actions jusqu'à leur terme, si bien que la réussite même de nos criminels projets emporte avec elle de quoi nous briser un jour. Quand j'y songe avec un peu de suite, et comment ce fut d'elle, de cette femme tant aimée par lui, que me vint le suprême indice, que je n'espérais pas, et la certitude après laquelle je ne pouvais plus reculer, un vertige de terreur m'envahit, comme si le grand souffle de la destinée passait sur mon front. Oui, cela m'épouvante, parce que j'ai aussi du sang sur les mains, et cela me rassure en même temps, parce que je me dis que j'ai été l'ouvrier d'une œuvre inévitable, l'esclave nécessaire d'un maître invisible... Pauvre mère! Si tu avais su? Toi aussi, tu fus donc l'instrument meurtrier du sort, mais un instrument aveugle, comme le couteau qui tue et qui ne le sait pas. Au lieu que moi, j'ai vu, j'ai su, j'ai voulu... Ah! j'ai eu jusqu'à présent la force de tenir le pacte fait avec moi-même, celui de confesser mon histoire simplement, détail par détail, et sans me juger... Et voici qu'à l'approche de la scène qui détermina la nouvelle et dernière période du drame de ma vie, mon âme hésite. Lâche! lâche! lâche!... Le rêve me saisit de nouveau, cette espèce de stupéfaction que ce soit mon histoire à moi, que j'aie agi comme j'ai agi, que j'aie cela sur ma mémoire... Non, je me suis donné ma parole, je continuerai. Oui, j'ai commis l'acte, de cette main qui tient ma plume. Oui, j'ai du sang, du sang, une ineffaçable tache, là, sur ces doigts qui tremblent, mais il faudra bien qu'ils m'obéissent et qu'ils écrivent l'histoire jusqu'au bout.

XIV

'en étais donc avec mon beau-père, vers le commencement de l'été, six mois après la mort de ma tante, juste au même point qu'au jour déjà si lointain où j'étais venu dans son cabinet de travail, affolé de soupçons par les lettres de mon père, jouer le rôle du médecin qui palpe un corps, et cherche du doigt la place sensible, symptôme probable de l'abcès caché. Comme à la minute où je l'avais vu, après cet entretien, passer dans sa voiture la face décomposée, j'avais toutes les intuitions, je n'étreignais pas une seule certitude. Aurais-je continué cette lutte où je me sentais vaincu d'avance? Aurais-je renoncé à me débattre dans cette atmosphère vide et noire où j'étouffais?... À coup sûr, je n'attendais plus de solution au problème posé devant moi pour ma douleur—et quelle douleur, stérile tout ensemble et mortelle!—lorsque j'eus avec ma mère une conversation si foudroyante, qu'à l'heure actuelle mon cœur s'arrête de battre en y songeant... Je parlais de dates ineffaçables; si celle du 25 mai 1879 s'en va jamais de ma mémoire, c'est que l'André Cornélis qui trace ces lignes, avec un tel tremblement, sera lui-même anéanti jusqu'au cœur de son cœur, jusqu'à l'âme de son âme... Mon beau-père, qui se trouvait sur le point de partir pour Vichy, venait de subir une nouvelle crise de foie, la première depuis celle du mois de janvier, au lendemain de notre terrible conversation. J'avais la conscience de n'être pour rien dans cette reprise aiguë de son mal, du moins d'une manière positive et directe. Le combat que nous soutenions l'un contre l'autre, sans autres témoins que nous-mêmes, et sans qu'un de nous prononçât une parole, n'avait été marqué par aucun épisode nouveau. J'attribuais donc cette complication au développement naturel de la maladie chronique dont il était atteint. Je me rappelle très exactement ce que je pensais ce 25 mai, à cinq heures du soir, tandis que je montais les marches de l'escalier de l'hôtel du boulevard de Latour-Maubourg. Je souhaitais d'apprendre que mon beau-père allait mieux, d'abord parce que je voyais ma mère tourmentée depuis une semaine, et puis, il faut tout dire, ce départ pour les eaux m'apparaissait comme une délivrance, à cause de la séparation qu'il amènerait. J'étais si las de mes inefficaces douleurs! Mes malheureux nerfs s'étaient tendus au point que les moindres impressions désagréables me devenaient des blessures. Je ne dormais plus, moi aussi, qu'à l'aide de narcotiques, et d'un sommeil traversé de rêves cruels où toujours je me promenais avec mon père, en sachant et sentant qu'il était mort. Il y avait particulièrement un cauchemar dont le retour régulier me rendait l'appréhension de la nuit presque insoutenable... Je me trouvais dans une rue pleine de peuple, occupé à regarder une devanture de magasin. Tout d'un coup j'entendais s'approcher le pas d'un homme, celui de M. Termonde. Je ne le voyais pas et j'étais sûr que c'était lui... Je voulais m'en aller,—mes pieds étaient de plomb, me retourner,—mon cou demeurait immobile. Le pas se rapprochait encore. Mon ennemi était là derrière moi. J'entendais son souffle. Je savais qu'il allait me frapper. Il passait le bras par-dessus mon épaule. Je voyais sa main armée d'un couteau, qui cherchait la place de mon cœur; elle y enfonçait le fer lentement, lentement, et je me réveillais dans une inexprimable agonie... Ce cauchemar s'était répété si souvent, depuis quelques semaines, que j'en étais venu à compter les jours qui me séparaient du départ de mon beau-père, d'abord fixé au 20, puis reculé jusqu'à son rétablissement. J'espérais que ce départ m'apaiserait au moins pour un temps. Je ne trouvais pas en moi l'énergie de m'en aller plutôt moi-même, attiré que j'étais chaque jour par cette présence que je haïssais et recherchais à la fois avec fièvre; mais je me réjouissais secrètement que l'obstacle vînt de lui, et que son éloignement me fournît l'occasion de respirer, sans avoir à me reprocher ma faiblesse.

Telles étaient mes réflexions tandis que je montais cet escalier de bois, tendu d'un tapis rouge et joliment éclairé par des fenêtres à vitraux, qui conduisait au hall affectionné par ma mère. Le valet de chambre, qui m'ouvrit la porte de cette pièce, répondit, à ma question, que mon beau-père allait mieux, et j'entrai avec plus de gaieté que d'habitude dans cette pièce où tenaient pourtant mes plus tristes souvenirs. Que j'étais loin de pressentir que le cartel appendu sur un des murs marquait en ce moment une des heures les plus solennelles de ma vie! Ma mère était assise devant un petit bureau, placé au coin de la grande baie vitrée qui fermait la pièce du côté du jardin. Elle appuyait son front sur sa main gauche, et, de la droite, au lieu de continuer la lettre commencée, elle tenait son porte-plume levé, immobile,—un porte-plume que je vois toujours, en or, avec une perle blanche à son extrémité, petit détail qui à lui seul eût révélé la minutie de son luxe.—Son absorption dans sa rêverie était si forte qu'elle ne m'entendit pas entrer. Je la regardai longtemps, sans bouger, tout saisi par l'expression désolée de son fin visage. Quelle pensée sombre fermait sa bouche, plissait son front, crispait sa main, tendait ses traits? Cette visible préoccupation contrastait trop avec la sérénité habituelle de cette gracieuse physionomie pour que je n'en demeurasse pas comme atterré. Rien qu'à la voir toute seule ainsi, par la fin d'une claire journée de printemps, avec les feuillages verts du jardin qui faisaient comme un fond de gaieté à sa mélancolie, j'éprouvai, une fois de plus, que j'étais incapable de supporter sur ce visage chéri les stigmates d'une vraie peine. Mais qu'avait-elle? Son mari allait mieux. Pourquoi donc son souci de ces derniers jours s'était-il exaspéré jusqu'à la douleur? Se doutait-elle du drame qui se jouait auprès d'elle, dans sa maison, depuis des mois? M. Termonde s'était-il décidé à se plaindre à elle, afin que je cessasse de lui infliger la torture de mes assiduités? Non. S'il m'avait deviné depuis le premier jour, comme je le croyais, sans en être sûr, il ne pouvait pas lui avoir dit: «André me soupçonne d'avoir fait tuer son père...» Ou bien le docteur avait-il pronostiqué des symptômes dangereux derrière l'apparente amélioration de l'état du malade? Si mon beau-père était en péril de mort? À cette idée, une joie me saisissait, puis aussitôt une souffrance,—la joie qu'il disparût de ma vie, et à jamais; la souffrance que, coupable, il partît sans que je me fusse vengé. Par-dessous mes hésitations, mes scrupules, mes doutes, je l'avais laissé grandir en moi, ce sauvage appétit de la vengeance, que ne contente pas la mort de l'être haï, si l'on n'en est pas soi-même la cause. J'avais soif de cette vengeance, comme un chien a soif de l'eau après avoir couru sous le soleil tout un jour d'été. Il me fallait m'y rouler comme ce chien se roule dans cette eau, fût-ce la bourbe d'une mare... Je continuais de regarder ma mère et de ne pas bouger. Elle poussa tout d'un coup un profond soupir; elle dit tout haut: «Ah! mon Dieu, quelle misère!...» et relevant son visage baigné de larmes, elle me vit. Elle jeta un faible cri de surprise et je m'avançai vers elle...

—Vous souffrez, maman, lui dis-je. Qu'avez-vous?

L'appréhension de, sa réponse rendait ma voix toute tremblante. Je me mis à genoux devant elle, comme au temps où j'étais tout petit. Je pris ses mains que je couvris de baisers. Hélas! Encore à cette heure ma bouche rencontra cet anneau d'or, cette alliance que je haïssais à l'égal d'une personne. Cette impression amère ne m'empêcha pas de lui parler enfantinement. «Ah! lui disais-je, si vous avez des peines, à qui les confier, sinon à moi?... Où trouverez-vous quelqu'un qui vous aime plus?... Soyez-moi amie, reprenais-je, est-ce que vous ne sentez pas combien vous m'êtes chère?...» Elle baissa la tête deux fois; elle fit le signe qu'elle ne pouvait pas parler, et elle éclata en sanglots.

—Est-ce que je suis pour quelque chose dans votre chagrin?... lui demandai-je.

Elle secoua la tête dans l'autre sens pour me faire comprendre que non. Puis, d'une voix que l'émotion étouffait, elle me dit, en flattant mes cheveux de sa main, comme autrefois: