La fureur empourpra de nouveau son visage; il poussa un juron.
—Tu me le paieras, cria-t-il. Et, à cette seconde où je ne le tenais pas au bout du canon de mon arme, il poussa la table sur moi si violemment, que j'eusse été renversé si je n'avais fait un bond en arrière, mais il avait eu le temps déjà de se jeter sur moi et de me prendre à bras-le-corps. Heureusement pour moi, la violence de l'attaque avait fait tomber de mes mains mon pistolet, en sorte que je ne pus être tenté de m'en servir, et une lutte commença entre nous durant laquelle nous ne prononçâmes ni l'un ni l'autre une parole. De son premier élan il m'avait jeté à terre, mais j'étais vigoureux, et les étranges préoccupations de danger dont ma jeunesse avait été la victime m'avaient poussé à développer en moi toutes les énergies et toutes les adresses physiques. Je sentais son souffle sur mon visage, sa peau contre ma peau, ses muscles sur les miens, l'odeur de son corps. La haine décuplait mes forces, et, en même temps, l'angoisse que l'on entendît le bruit de notre lutte me donnait le sang-froid qu'il avait perdu. Après quelques minutes de cette sauvage étreinte, et, comme il se sentait faiblir, il me mordit à l'épaule si cruellement que la douleur m'affola; je pus dégager un de mes bras, et je le saisis à la gorge au risque de l'étouffer... Je le tenais sous moi maintenant, et je lui frappai la tête contre le parquet comme pour la briser. Il demeura une minute sans mouvement. Je crus l'avoir tué. Je ramassai mon pistolet qui avait roulé jusqu'à la porte, et je revins lui baigner le front avec de l'eau pour le faire revenir à lui.
Quand je me vis dans l'armoire à glace de la chambre, le collet de mon veston déchiré, la figure meurtrie, la cravate en lambeaux, je fus pris d'un frisson comme si j'avais eu là devant moi le spectre d'un autre André Cornélis. L'ignoble caractère de cette aventure me fit frémir de dégoût, mais il ne s'agissait pas de mes délicatesses de gentleman. Mon ennemi revenait à lui. Cette fois, j'étais résolu à en finir. J'avais la conscience d'avoir fait tout le possible pour tenir mon serment envers ma mère. Que la faute retombât sur la destinée... Le misérable s'était relevé à demi et il me regardait, le buste en avant. J'allai à lui, et je lui posai le canon du revolver presque sur le front.
—Il est encore temps, lui dis-je; je te donne cinq minutes pour te décider au marché que je t'ai proposé tout à l'heure: les lettres, et cent mille francs avec la liberté, sinon, une balle dans la tête... Choisis... J'ai voulu t'épargner à cause de ma mère; mais je ne veux pas perdre mes deux vengeances... Si tu bouges, tu es mort... On m'arrêtera, on fouillera tes papiers, on trouvera les lettres, on saura que j'avais le droit de te casser la tête... Ma mère sera folle de douleur... Mais je serai vengé... J'ai dit. Tu as cinq minutes, pas une de plus.
Sans doute mon visage exprimait une résolution invincible. L'assassin regarda ce visage, puis la pendule. Il voulut faire un geste. Il vit que mon doigt allait appuyer sur la gâchette.
—Je me rends, dit-il.
—Relevez-vous, repris-je.
Il m'obéit de nouveau machinalement.
—Où sont les lettres? lui demandai-je.
—Quand vous les aurez, implora-t-il, avec une lâcheté de bête traquée sur sa face abjecte, vous me laisserez partir?...