—Non, m'écriai-je en me précipitant sur la porte; dites-moi tout, je veux tout savoir...

Pas de réponse. Je pesai sur la serrure, je frappai le battant de mes poings, je m'arcboutai contre le bois avec mon épaule. Vaines colères! Et, m'asseyant sur la seconde marche, j'écoutai, fou d'inquiétude, aller et venir dans le couloir les gens qui savaient, eux, «l'affreux malheur»,—mais que savaient-ils? Tout enfant que je fusse, je me rendais compte de la terrible signification que le cri du domestique portait avec lui, dans les circonstances actuelles. Il y avait deux jours que mon père était sorti, suivant son habitude, après le déjeuner, pour se rendre à son cabinet d'affaires, installé depuis quatre ans rue de la Victoire. Il avait été soucieux durant le repas, mais, depuis des mois, son humeur, si gaie jadis, s'était assombrie. Au moment de cette sortie, nous étions à table, ma mère, moi-même et un des familiers de notre maison, un M. Jacques Termonde, que mon père avait connu à l'École de Droit. Mon père s'était levé avant la fin du repas, après avoir regardé la pendule et demandé l'heure exacte.

—Voyons, Cornélis, vous êtes si pressé? avait dit Termonde.

—Oui, avait répondu mon père, j'ai rendez-vous avec un client qui se trouve souffrant... un étranger... Je dois passer à son hôtel pour y prendre des pièces importantes... Un singulier homme et que je ne suis pas fâché de voir de plus près... J'ai fait pour lui quelques démarches, et je suis presque tenté de les regretter.

Et depuis lors, aucune nouvelle. Le soir de ce jour, quand le dîner, reculé de quart d'heure en quart d'heure, eut eu lieu sans que mon père rentrât, lui, si méticuleux, si ponctuel, ma mère commença de montrer une inquiétude qui ne fit que grandir, et qu'elle put d'autant moins me cacher que les dernières phrases de l'absent vibraient encore dans mes oreilles. C'était chose si rare qu'il parlât ainsi de ses occupations! La nuit passa, puis une matinée, puis une après-midi. La soirée revint. Ma mère et moi, nous nous retrouvâmes en tête-à-tête, assis à la table carrée où le couvert, tout dressé devant la chaise vide, donnait comme un corps à notre épouvante. M. Jacques Termonde, qu'elle avait prévenu par une lettre, était arrivé après le repas. On m'avait renvoyé tout de suite, mais non sans que j'eusse eu le temps de remarquer l'extraordinaire éclat des yeux de cet homme,—des yeux bleus qui d'habitude luisaient froidement dans ce visage fin, encadré de cheveux blonds et d'une barbe presque pâle. Les enfants ramassent ainsi de menus détails, aussitôt effacés, mais qui réapparaissent plus tard, au contact de la vie, comme certaines encres invisibles se montrent sur le papier à l'approche du feu. Tandis que j'insistais pour rester, machinalement j'observai avec quelle agitation ses belles mains, qu'il tenait derrière son dos, tournaient et retournaient une canne de jonc, objet de mes plus secrètes envies. Si je n'avais pas tant admiré cette canne, et le combat de centaures, travail de la Renaissance, qui se tordait sur le pommeau d'argent, ce signe d'extrême trouble m'eût échappé. Mais comment M. Termonde n'eût-il pas été saisi de la disparition de son meilleur ami? Sa voix cependant était calme, cette voix si douce qui veloutait chacune de ses phrases, et il disait:

—Demain, je ferai toutes les recherches, si Cornélis n'est pas revenu... mais il reviendra... Tout s'expliquera après coup... Qu'il soit parti pour l'affaire dont il vous parlait, confiant une lettre à un commissionnaire, et que cette lettre n'ait pas été remise....

—Ah! disait ma mère, vous croyez que c'est possible?...

Que j'ai souvent évoqué ce dialogue dans mes mauvaises heures, et revu la pièce où il se prononçait,—un étroit salon qu'affectionnait ma mère, tout garni d'étoffes à longues raies rouges et blanches, jaunes et noires, que mon père avait rapportées d'un voyage au Maroc, et je la revoyais, elle aussi, ma mère, avec ses cheveux noirs, ses yeux bruns, sa bouche tremblante. Elle était blanche comme la robe d'été qu'elle portait ce soir-là. M. Termonde était, lui, en redingote ajustée, élégant et svelte. Que cela me fait sourire lorsqu'on parle des pressentiments! Je m'en allai tout rassuré de ce qu'il avait dit. Je l'admirais d'une manière si enfantine, et, jusque-là, il ne représentait pour moi que des gâteries. J'avais donc assisté aux deux classes du lycée, le cœur sinon tranquille, au moins plus apaisé... Mais, tandis que j'étais assis sur les marches de mon petit escalier, toutes mes inquiétudes avaient recommencé. De temps à autre, je frappais de nouveau sur la porte, j'appelais. On ne me répondait pas, jusqu'au moment où la bonne qui m'avait élevé entra dans ma chambre.

—Mon père? m'écriais-je, où est mon père?

—Pauvre! pauvre!... fit la vieille femme en me prenant dans ses bras.