Ce fut au sortir d'un déjeuner chez une amie de Mme de Sauve, et après avoir goûté le plaisir de voir sa maîtresse entrer au moment du café, qu'Hubert Liauran se rendit au quai d'Orléans, où un mot du général l'avait prié de se trouver vers les trois heures. Le jeune homme s'était imaginé, au reçu du billet de son parrain, qu'il s'agissait des arriérés de sa dette. Il savait le comte méticuleux, et deux mois s'étaient écoulés sans qu'il se fût acquitté de la dette promise. L'entretien commença donc par quelques paroles d'excuse, qu'il balbutia aussitôt entré dans la pièce du rez-de-chaussée, où il n'était pas revenu depuis la veille de son départ pour Folkestone. Il éprouva en pensée toutes ses sensations d'alors, à retrouver le visage de la chambre exactement tel qu'il l'avait laissé. Les notes sur la réorganisation de l'armée couvraient toujours la table; le buste du maréchal Bugeaud ornait la cheminée, et le général, habillé d'une veste de chambre taillée en forme de dolman, fumait avec méthode dans sa courte pipe de bois de bruyère. Aux premiers mots prononcés par son filleul, il répondit simplement: «Il ne s'agit pas de cela, mon ami,» d'une voix tout ensemble grave et triste. A cette intonation seule, Hubert comprit trop bien qu'il se préparait une scène d'une importance pour lui capitale. S'il est puéril de croire aux pressentiments, dans la nuance où les gens du peuple prennent ce terme, aucune créature finement douée ne saurait nier que de tout petits détails suffisent à provoquer la vision précise d'un prochain danger. Le général se taisait, et Hubert voyait dans ses yeux et sur ses lèvres le nom de Mme de Sauve, quoique jamais ce nom n'eût été prononcé entre lui et son parrain. Il attendit donc que la conversation reprît, avec ce battement affolé du cœur qui fait de l'impatience un supplice presque intolérable pour les êtres trop vibrants. Scilly, dont toute l'expérience sentimentale se résumait, depuis sa jeunesse, dans une déception d'amour, se trouvait maintenant saisi d'une grande pitié devant le coup qu'il allait porter à cet enfant si cher, et les phrases qu'il avait combinées, tout ce matin durant, lui paraissaient n'avoir pas le sens commun. Il fallait parler, cependant. Aux minutes de suprême incertitude, c'est le trait imprimé en nous par notre métier qui se manifeste d'ordinaire et gouverne notre action. Scilly était un soldat, courageux et précis. Il devait aller et il alla droit au fait.

—«Mon enfant, dit-il avec une certaine solennité, tu dois savoir d'abord que je connais ta vie. Tu es l'amant d'une femme mariée, qui s'appelle Mme de Sauve. Ne nie pas. L'honneur te défend de me dire la vérité. Mais l'essentiel est de mettre tout de suite les points sur les i.

—«Pourquoi me parlez-vous de cela, répondit le jeune homme en se levant et prenant son chapeau, puisque vous avouez que l'honneur me commande de ne pas même vous écouter? Tenez, mon parrain, si vous m'avez fait venir pour entamer ce sujet, brisons là. J'aime mieux vous dire adieu avant de m'être brouillé avec vous.

—«Aussi n'est-ce pas pour te questionner ni te sermonner que je t'ai demandé cet entretien, répliqua le comte en prenant dans sa main la main crispée que lui avait tendue sèchement Hubert. C'est pour te dire un fait très grave et dont il faut, oui, il faut que tu sois informé. Mme de Sauve a un autre amant, Hubert, et qui n'est pas toi.

—«Mon parrain, fit le jeune homme en dégageant ses doigts de ceux du vieillard et pâlissant d'une subite colère, je ne sais pas pourquoi vous voulez que je cesse de vous respecter. C'est une infamie que de dire d'une femme ce que vous venez de dire de celle-là.

—«S'il ne s'agissait de toi, répondit le comte en se levant,—et le sérieux triste de son visage contrastait étrangement avec les traits égarés de son filleul, tu le sais bien, je ne te parlerais ni de Mme de Sauve ni d'une autre femme. Mais je t'aime comme j'aimerais mon fils, et je te dis ce que je dirais à mon fils: tu as mal placé ton amour; cette femme a un autre amant.

—«Qui? Quand? Où? Quelles sont vos preuves? répondit Hubert, exaspéré au-delà de toutes limites par l'insistance et le sang-froid du général; mais, dites, dites...

—«Quand? cet été... Qui? un monsieur de La Croix-Firmin... Où? à Trouville... Mais c'est le bruit de tous les salons, continua Scilly et il raconta, sans nommer George, les détails si indiscutables que ce dernier avait confiés à Mme Liauran, depuis le récit du témoin oculaire jusqu'aux indiscrétions de La Croix-Firmin. Le jeune homme écoutait sans interrompre; mais pour quelqu'un qui le connaissait, l'expression de son visage était terrible. Une colère faite de douleur et d'indignation pâlissait jusqu'à sa bouche.

—«Et de qui tenez-vous cette histoire? interrogea-t-il.

—«Que t'importe? dit le général, lequel comprit qu'indiquer en ce premier moment le véritable auteur de tout ce récit à Hubert, c'était exposer George à une scène dont l'issue pouvait être tragique. Oui, que t'importe, puisque tu n'es pas l'amant de Mme de Sauve?