—«Quoi? fit-elle encore; parlez, je vous répondrai.»
Le passage du tendre «tu» de leur intimité à ce «vous», que son accent vaincu rendait si humble, acheva d'affoler Hubert:—«Mais non! continua-t-il en se levant et se mettant à marcher à travers la chambre d'un pas brusque dont le bruit piétinait le cœur de la pauvre femme; je ne peux même pas formuler cela... je ne peux pas... Eh bien! si!... fit-il en s'arrêtant devant elle: «On m'a dit que tu avais été à Trouville la maîtresse d'un comte de La Croix-Firmin, que c'était la fable de l'endroit, que des jeunes gens t'avaient vu entrer chez lui et l'embrasser, que lui-même s'était vanté d'avoir été ton amant... Voilà ce qu'on m'a dit, et dit avec une telle insistance que j'ai subi une minute l'affolement de cette calomnie; et alors j'ai éprouvé le besoin maladif de te voir, de t'entendre m'affirmer seulement que ce n'est pas vrai. Cela suffira pour que je n'y pense plus jamais... Réponds, mon amour, que tu me pardonnes d'avoir pu douter de toi, que tu m'aimes, que tu m'as aimé, que tout cela n'est qu'un odieux mensonge!...» Il s'était jeté à ses genoux en disant ces paroles; il lui prenait les mains, les bras, la taille; il se suspendait à elle, comme, au moment de se noyer, il se serait accroché au corps de celui qui se fût jeté à l'eau pour le sauver.
—«Que je vous aime, cela est vrai, lui répondit-elle d'une voix à peine distincte.
—«Et tout le reste est un mensonge?» supplia-t-il éperdu. Ah! pour un mot sorti de cette bouche, il eût donné sa vie à cette seconde. Mais la bouche restait muette, et, sur les joues si pâles de cette femme, des larmes se mirent à couler, lentes et longues, sans un sanglot, sans un soupir, comme si c'eût été son âme qui pleurait ainsi. Un tel silence, de telles larmes, dans un tel instant, n'était-ce pas la plus claire, la plus cruelle de toutes les réponses?
—«C'est donc vrai?...» interrogea-t-il encore. Et comme elle continuait à se taire: «Mais réponds, réponds, réponds,» reprit-il avec une violence effrayante, qui arracha à cette bouche, dans les coins de laquelle continuaient à couler ces larmes lentes, un «oui» si faible qu'il l'entendit à peine,—et cependant il devait l'entendre toujours!—Il se releva d'un bond et tourna les yeux autour de lui avec égarement. Il y avait des armes appendues aux murs. Une tentation de lacérer cette femme avec une des lames qui brillaient s'empara de ce fils de soldat,—si forte qu'il recula. Il regarda de nouveau ce visage sur lequel les mêmes larmes coulaient, intarissables. Il jeta ce «ah!» d'agonie, sorte de cri de bête blessée à mort qu'arrache un spectacle d'horreur, et, comme s'il eût eu peur de tout, de ce spectacle, de ces murs, de cette femme, de lui-même, il s'enfuit de la chambre et de l'appartement, la tête nue, l'âme affolée. Il avait eu assez de force pour sentir qu'après cinq minutes il serait devenu un meurtrier.
Il s'enfuit, où? comment? par quels chemins? Jamais il ne sut avec netteté ce qu'il avait fait durant cette journée. Il se rappela, le lendemain, et parce qu'il en eut la preuve palpable auprès de lui, qu'à un moment il s'était vu dans la glace d'une devanture, la face hagarde, les cheveux au vent, et que, par une bizarre survivance du sentiment de la tenue, il était entré dans une boutique pour y acheter un chapeau. Puis il avait marché droit devant lui, traversant d'interminables quartiers de Paris. Les maisons succédaient aux maisons, indéfiniment. A une minute, il fut dans la campagne de la banlieue. L'orage éclata, et il put s'abriter sous un pont de chemin de fer. Combien de temps resta-t-il ainsi? La pluie tombait par torrents. Il était appuyé contre une des parois du pont. D'intervalle en intervalle des trains passaient, ébranlant toutes les pierres. La pluie cessa. Il reprit sa marche, s'éclaboussant aux flaques d'eau, n'ayant pas mangé depuis le matin, et n'y prenant pas garde. Le mouvement automatique de son corps lui était nécessaire pour ne pas sombrer dans la folie, et, instinctivement, il allait. La monstrueuse chose qu'il avait aperçue à travers le saisissement d'une foudroyante épouvante, était là, devant ses yeux, il la voyait, il la savait réelle, et il ne la comprenait pas. Il était comme un homme assommé. Il éprouvait une sensation si insupportable qu'elle n'était même plus de la douleur, tant elle dépassait les forces de son être en les écrasant. Le soir tombait. Il se retrouva sur la route de sa maison, conduit par l'impulsion machinale qui ramène l'animal saignant du côté de sa tanière. Vers dix heures, il sonnait à la porte de l'hôtel de la rue Vaneau.
—«Il n'est rien arrivé à M. Hubert? fit le concierge; ces dames étaient si inquiètes...
—«Fais-leur dire que je suis rentré, dit le jeune homme, mais que je suis souffrant et que je désire être seul, absolument seul, tu entends, Firmin.»
Le ton avec lequel cette phrase était dite coupa toute question sur la bouche du vieux domestique. Il suivit Hubert, comme hébété de l'éclair de fureur qu'il venait de surprendre dans les yeux de son jeune maître et du désordre de sa toilette. Il le vit traverser le vestibule, entrer dans le pavillon, et il monta lui-même jusqu'au salon pour transmettre à sa maîtresse l'étrange commission dont il était chargé. La mère avait attendu le fils pour le déjeuner. Hubert n'était pas rentré. Quoique cela ne lui fût jamais arrivé de manquer sans prévenir, elle s'était efforcée de ne pas trop s'inquiéter. L'après-midi s'était passée sans nouvelles, puis l'heure du dîner avait sonné. Pas de nouvelles encore.
—«Maman, avait dit Mme Liauran à Mme Castel, il est arrivé un malheur. Qui sait où le désespoir l'aura entraîné?»