Car se venger est un aveu des maux secrets,

Et je veux qu'on me croie au-dessus de l'offense.

—«Oui, se disait Hubert, il a raison:—le silence...» Ces vers le remuaient, enfantinement, comme il arrive aux lecteurs ordinaires de poésie qui demandent à une œuvre de littérature seulement d'aviver ou d'apaiser la plaie intérieure. «Le silence..., reprenait-il. Est-ce qu'on parle à une morte? Eh bien, Thérèse est une morte pour moi.»

En s'exprimant ainsi dans la solitude de la chambre de travail où il passait maintenant presque toutes ses journées, Hubert n'avait plus de rancune contre sa maîtresse. Comme aucun fait récent ne venait susciter en lui des sentiments nouveaux, les anciens reparaissaient, ceux d'avant la trahison. Ces images de ses souvenirs abondaient en lui sans qu'il les chassât, et, petit à petit, sous cette influence, sa colère devenait quelque chose d'abstrait et de rationnel, si l'on peut dire, de convenu à ses yeux; mais, en réalité, il n'avait jamais tant aimé cette femme que dans ces heures où il se croyait sûr de ne plus la revoir. Il l'aimait comme une morte en effet; mais qui ne sait que ce sont là les plus indestructibles, les plus frénétiques tendresses? Quand l'irrévocable séparation n'a pas pour premier résultat de tuer l'amour, elle l'exalte au contraire d'une façon étrange. Impossible à étreindre, si présente et si lointaine, la vague forme du fantôme désiré flotte devant notre regard avec sa beauté que la vie ne flétrira plus, et toute notre âme s'en va vers lui, tristement et passionnément. La durée des jours s'abolit. La douceur du passé reflue tout entière en nous; et alors commence une sorte d'enchantement rétrospectif et singulier, qui est comme l'hallucination du cœur. Thérèse de Sauve eût été une femme ensevelie, cousue dans le linceul, couchée dans la froideur du caveau funèbre et pour toujours, qu'Hubert ne se serait pas abandonné davantage aux endolorissements de sa mémoire, à la folle ardeur de l'amour sans espérance, sans désir, tout fait de l'extase de ce qui fut une fois,—de ce qui ne saurait plus être jamais. Heure par heure, au moyen des billets qu'il avait gardés d'elle, et qu'il relisait jusqu'à en savoir par cœur chaque mot, il reconstituait les délicieux mois de son ivresse finie. Thérèse avait l'habitude de ne jamais dater ses lettres et d'écrire simplement en tête le nom du jour: «ce jeudi..., ce vendredi..., ce samedi...» Hubert retrouvait le quantième du mois au timbre de la poste, grâce au soin pieux qu'il avait eu de conserver toutes les enveloppes, pour l'enfantine raison qu'il n'aurait pas détruit, sans douleur, une ligne de cette écriture. Il n'avait pu, après tant et tant de semaines, se blaser sur l'émotion que lui procurait la vue des lettres de son nom tracées de la main de Thérèse.—Oui, heure par heure, il revivait sa vie vécue déjà. Le charme des minutes écoulées se représentait si complet, si ravissant, si navrant! Cela s'était en allé comme tout s'en va, et le jeune homme en arrivait à ne plus se révolter contre l'énigme dont il était victime. A la notion chrétienne de responsabilité succédait en lui un obscur fatalisme. La fin de son bonheur s'expliquait maintenant à ses yeux par l'inévitable misère humaine. Il absolvait presque son fantôme d'une faute qui lui semblait tenir à des fatalités naturelles; puis il se prenait à songer que ce fantôme était non pas celui d'une femme morte aux yeux clos, à la poitrine immobile, à la bouche fermée, mais celui d'une créature vivante, de qui les paupières battaient, de qui le cœur palpitait, de qui la bouche s'ouvrait, fraîche et tiède; et, malgré lui, tourmenté par il ne savait quel obscur désir, il se reprenait à murmurer: «Que fait-elle?»

Que faisait donc Thérèse, et comment n'avait-elle tenté aucun effort pour revoir celui qu'elle aimait? Quelles idées, quelles sensations avait-elle traversées depuis la terrible scène qui l'avait séparée d'Hubert? Pour elle aussi les journées avaient succédé aux journées; mais tandis que le jeune homme, en proie à une métamorphose d'âme provoquée par la plus inattendue et la plus tragique des déceptions, les laissait s'en aller, ces journées, rapides et brûlantes, passant d'une extrémité à l'autre de l'univers du sentiment,—elle, la coupable, elle, la vaincue, s'absorbait en une pensée unique. En cela pareille à toutes les femmes qui aiment, elle aurait donné les gouttes de son sang, les unes après les autres, pour guérir la douleur qu'elle avait causée à son amant. Ce n'est pas que les détails visibles de son existence fussent modifiés. Sauf la première semaine, durant laquelle une continue et lancinante migraine l'avait, pour ainsi dire, terrassée, par suite du contre-coup de tant d'émotions ressenties, elle avait repris son métier de femme du monde, son train accoutumé de courses et de visites, de grands dîners et de réceptions, de séances au théâtre ou dans des soirées. Mais ce mouvement tout extérieur n'a jamais plus empêché le rêve, que ne fait le travail de l'aiguille à tapisserie. Chose étrange au premier abord: il s'était produit dans cette âme, après l'explication de l'avenue Friedland, une détente à demi apaisée, tout simplement parce que l'aveu volontaire avait, comme toujours, diminué le remords. C'est bien aussi sur cette loi inexpliquée de notre conscience que la fine psychologie de l'Église catholique a fondé le principe de la confession. Si Thérèse ne se pardonnait pas tout à fait sa faute, du moins, en y songeant, n'avait-elle plus à subir la vision d'une bassesse absolue. L'idée d'une certaine hauteur morale s'y trouvait associée et l'ennoblissait elle-même à ses propres yeux. Ce sommeil de ses remords la rendait libre de s'abîmer dans le souvenir d'Hubert. Elle vivait maintenant dans une mortelle inquiétude à son endroit, dominée par le fixe désir de le revoir, non qu'elle espérât obtenir de lui son pardon, mais elle savait qu'il était malheureux, et elle sentait un tel amour en son être pour cet enfant blessé par elle, qu'elle trouverait bien le moyen de panser, de fermer cette plaie. Comment? Elle n'aurait su le dire; mais il n'était pas possible qu'une telle tendresse, et si profondément repentante, fût inefficace. En tout cas, il fallait qu'elle montrât du moins à Hubert l'étendue de la passion qu'elle ressentait pour lui. Est-ce que cela ne le toucherait pas, ne le pénétrerait pas, ne l'arracherait pas au désespoir? Maintenant qu'elle ne se trouvait plus sous l'accablement immédiat de son infidélité, elle ne la jugeait pas du point de vue essentiellement masculin, c'est-à-dire comme quelque chose d'absolu et d'irréparable. Chez la femme, créature beaucoup plus instinctive que nous autres hommes, beaucoup plus voisine de la nature, les puissances de renouveau sont beaucoup plus intactes. Une femme trompée pardonne, pourvu qu'elle se sente aimée, et une femme qui a trompé ne comprend guère qu'on ne lui pardonne pas, pourvu qu'elle aime... La faute commise, c'est une idée, une ombre, une chimère. L'amour éprouvé, c'est un fait, une réalité. Thérèse était donc sortie entièrement de la période de dépression morale dont son aveu avait marqué l'extrême limite. Certes, elle ne regrettait pas cet aveu, ainsi que tant d'autres femmes eussent fait dans des circonstances semblables; mais elle désirait, elle espérait, elle voulait que cet aveu n'eût pas marqué la fin de son bonheur, car, après tout, elle aimait et elle était aimée.

Cependant son désir ne l'aveuglait pas au point de lui faire oublier ce qu'elle savait du caractère de son ami. Fier et pur comme elle le connaissait, que ce rapprochement était difficile! Et d'ailleurs quels moyens employer pour se trouver avec lui, ne fût-ce qu'une heure? Écrire? elle le fit, non pas une fois, mais dix. La lettre cachetée, elle la jetait dans un tiroir et ne l'envoyait point. D'abord aucune phrase ne lui paraissait suffisamment câline et humble, enlaçante et tendre. Puis elle appréhendait avec épouvante qu'Hubert n'ouvrît même pas l'enveloppe et ne la lui retournât sans répondre. Le retrouver dans le monde? Elle redoutait un tel hasard, affreusement. De quel cœur supporter son regard, qui serait cruel, et qu'elle ne pourrait même pas essayer de désarmer? Aller rue Vaneau et obtenir de lui un entretien? Elle savait trop que ce n'était pas possible. Lui faire parler? Par qui? La seule personne qu'elle eût mise dans la confidence de son amour était l'amie de province qu'elle avait chargée de jeter ses lettres à la poste pour son mari, tandis qu'elle-même était à Folkestone. Parmi tous les hommes qu'elle rencontrait dans le monde, celui qui était assez dans l'intimité d'Hubert pour servir de messager dans une pareille ambassade était aussi celui dans lequel son instinct de femme lui montrait l'auteur probable de l'indiscrétion qui l'avait perdue, George Liauran. Elle était liée des mille menus fils que le monde attache aux membres de ses esclaves. Elle finit, sans calcul et en obéissant aux impulsions de son propre cœur, par trouver un moyen qui lui parut presque infaillible pour arriver à une explication. Elle éprouva un besoin irrésistible de se rendre au petit appartement de l'avenue Friedland, et elle se dit qu'Hubert ressentirait, tôt ou tard, ce besoin comme elle. Il fallait de toute nécessité qu'elle se rencontrât face à face avec lui à une de ces visites. Sous l'influence de cette idée, elle commença de faire de longues séances solitaires dans ce rez-de-chaussée dont chaque recoin lui parlait de son bonheur perdu. La première fois qu'elle y vint ainsi, l'heure qu'elle passa parmi ces meubles fut pour elle le principe d'une émotion si intolérable qu'elle faillit retomber dans l'excès de son premier désespoir. Elle y revint cependant, et, peu à peu, ce lui fut une étrange douceur que d'accomplir presque chaque jour ce pélerinage d'amour. Le concierge allumait le feu; elle laissait la flamme éclairer le petit salon d'une lueur vacillante qui luttait contre l'envahissement du crépuscule; elle se couchait sur le divan, et c'était pour elle une sensation à la fois torturante et délicieuse, toute mélangée d'attente, de mélancolie et de souvenirs. A chaque fois, elle avait soin de demander d'abord: «Monsieur est-il venu?» et la réponse négative lui rendait l'espoir que le hasard ferait coïncider la visite du jeune homme avec la sienne. Elle épiait le plus léger bruit, le cœur battant. L'ombre noyait autour d'elle tous les objets que la flambée du foyer ne colorait pas. L'appartement était parfumé de l'exhalaison des fleurs dont elle parait elle-même les vases et les coupes, et, tour à tour, elle redoutait, elle souhaitait l'entrée d'Hubert. Lui pardonnerait-il? La repousserait-il? Et enfin, elle devait quitter cet asile de son suprême espoir, et elle s'en allait, la voilette baissée, l'âme noyée de la même tristesse qu'autrefois, lorsqu'elle sentait encore les baisers d'Hubert sur ses lèvres, à la fois consolée et épouvantée par cette idée: «Quand le reverrai-je?... Sera-ce demain?...»

Un après-midi qu'elle était ainsi étendue sur le divan et abîmée parmi ses songes, il lui sembla entendre qu'une clef tournait dans la serrure de la porte d'entrée. Elle se redressa soudain avec une palpitation affolée du cœur... Oui, la porte s'ouvrait, se refermait. Un pas résonnait dans l'antichambre. Une main ouvrait la seconde porte. Elle se renversa de nouveau sur les coussins du divan, incapable de supporter l'approche de ce qu'elle avait tant espéré, trouvant ainsi, à force de sincérité, l'attitude vaincue que la plus raffinée coquetterie aurait choisie, celle qui pouvait agir avec le plus de force sur son amant,—si c'était lui?... Mais quel autre pouvait venir, et ne reconnaissait-elle point aussitôt son pas? Oui, c'était bien Hubert qui entrait à cette minute. Depuis leur rupture, il avait désiré souvent, lui aussi, retourner dans le petit rez-de-chaussée dont la pendule lui avait sonné de si douces heures,—cette pendule sur laquelle Thérèse jetait gracieusement la dentelle noire de sa seconde voilette «pour mieux voiler le temps,» disait-elle. Puis il n'avait pas osé. Les trop chers souvenirs rendent timide. On a peur tout à la fois, en y touchant à nouveau, de trop sentir et de sentir trop peu. Cette après-midi, cependant,—était-ce l'influence du ciel brouillé d'hiver et de son ensorcelante mélancolie? Était-ce la lecture, faite la veille, d'un des plus adorables billets de Thérèse, daté précisément du même jour, à une année de distance?—Hubert s'était trouvé, sans y avoir pensé, sur le chemin de l'avenue Friedland. Il avait suivi, pour s'y rendre, un lacis de rues détournées, machinalement, comme il faisait jadis afin d'éviter les espions. Quel besoin de ces ruses aujourd'hui? Et le contraste lui avait serré le cœur. Sur sa route, il dut passer devant un bureau télégraphique dans lequel il entrait autrefois au sortir de ses rendez-vous afin de prolonger leur volupté en écrivant à Thérèse un billet, qui la surprît à peine revenue chez elle,—écho étouffé, lointain et si tendre, des soupirs enivrés du jour! Il vit la porte du bureau, sa couleur sombre, son inscription, l'ouverture de la boîte réservée aux cartes-télégrammes, et il manqua de défaillir. Mais déjà il suivait le trottoir de la fatale avenue, il apercevait la maison, les persiennes closes des pièces de devant du rez-de-chaussée, l'allée commandée par la porte cochère. Que devint-il lorsque le concierge après lui avoir demandé si «Monsieur avait fait un bon voyage», ajouta de son accent haïssable d'obséquiosité: «Madame est là...?» Il n'avait pas encore pris la clef dans sa poche lorsque cette nouvelle, peut-être moins inattendue qu'il ne voulait se l'avouer, le frappa comme un coup droit, en pleine poitrine. Que faire? La dignité lui ordonnait de s'en aller tout de suite. Mais le désir inconscient et profond qu'il avait de revoir Thérèse lui suggéra un de ces sophismes, grâce auxquels nous trouvons toujours le moyen de préférer avec notre raison ce que nous désirons le plus avec notre instinct. «Si je n'entre pas, se dit-il en regardant du côté de la loge, ce personnage odieux comprendra qu'elle et moi nous sommes brouillés. Il est capable de pousser l'effronterie jusqu'à parler à Thérèse de ma visite interrompue... Je lui dois de lui épargner cette humiliation, et, d'ailleurs, il faut régler cette question de l'appartement, une fois pour toutes... Je ne serai donc jamais un homme?...» C'est à cette minute, et après l'éclair de ce raisonnement subit, qu'il ouvrit la porte, se rendant bien compte qu'il y avait dans la pièce voisine une créature que ce simple bruit bouleversait depuis les pieds jusqu'aux cheveux. Il les avait réchauffés de tant de baisers, ces pieds si fins, et si souvent maniés, ces longs cheveux noirs! «Si elle est venue, c'est qu'elle m'aime encore.» Cette idée le remuait malgré lui, et il tremblait lorsqu'il pénétra dans le salon, où l'agonie du crépuscule luttait contre les flammes du foyer. Il fut surpris par l'arome caressant des fleurs posées dans les vases de la cheminée, auquel se mêlait la senteur d'un parfum qu'il connaissait trop. Il vit sur le divan, au fond de la chambre, la forme prostrée d'un corps, puis le mouvement d'un buste, la pâleur d'un visage, et il se trouva face à face avec Thérèse, maintenant assise et qui le regardait. Leur silence à tous les deux était tel, qu'il entendait les coups secs de son propre cœur et le souffle de cette femme, évidemment éperdue d'émotion. Cette présence de sa maîtresse lui avait tout d'un coup rendu toute sa colère nerveuse. Ce qu'il sentait à ce moment, c'était l'affreux besoin de brutaliser la femme, l'être de ruse et de mensonge, qui s'empare de l'homme, être de force et de férocité, toutes les fois que la jalousie physique réveille en lui le mâle primitif, placé vis-à-vis de la femelle dans la vérité de la nature. A une certaine profondeur, toutes les différences des éducations et des caractères s'abolissent devant les nécessités inévitables des lois du sexe.

Ce fut Thérèse qui rompit la première le silence. Elle comprenait trop bien la gravité de l'explication qui allait suivre, pour que toutes ses facultés de finesse féminine ne fussent pas mises en jeu. Elle aimait Hubert, à cette seconde, aussi passionnément qu'au jour où elle s'était confessée à lui de son inexplicable faute; mais elle était maîtresse d'elle-même à présent et pouvait mesurer la portée de ses paroles. D'ailleurs, elle n'avait pas de comédie à jouer. Il lui suffisait de se montrer telle qu'elle était, dans l'humilité infinie de la plus repentante des tendresses, et ce fut d'une voix presque basse qu'elle commença de parler, du coin d'ombre où elle se tenait assise.

—«Je vous demande pardon de me trouver ici, dit-elle; je vais partir. En me permettant de venir dans cet appartement, quelquefois, toute seule, je n'ai cru rien faire qui vous déplût... C'était un pèlerinage vers ce qui a été le seul bonheur de ma vie, mais je ne le recommencerai plus, je vous le promets...

—«C'est à moi de me retirer, madame,» répondit Hubert que le son de cette voix troublait d'une émotion impossible à définir. «Elle est venue plusieurs fois,» songea-t-il, et cette idée l'irritait, comme il arrive quand on ne veut pas s'abandonner à une sensation tendre. «J'avoue, continua-t-il tout haut, que je ne m'attendais pas à vous revoir ici après ce qui s'est passé. Il me semblait que vous deviez fuir certains souvenirs plutôt que les rechercher...