—«Si ta mère te laisse partir, reprit le vieillard qui continuait de poursuivre son enquête avec logique, c'est que ta conduite à Paris la fait cruellement souffrir. Réponds-moi avec franchise. Tu as une maîtresse?
—«Non, répondit Hubert avec un nouveau passage de pourpre sur ses joues; je n'ai pas de maîtresse.
—«Si ce n'est ni la dame de pique ni celle de cœur, fit le général, qui ne douta pas une minute de la véracité de son filleul,—il le savait incapable d'un mensonge,—me feras-tu l'honneur de me dire où s'en sont allés les cinq cents francs par mois que ta mère te donne, une paye de colonel, et pour ton argent de poche?
—«Ah! mon parrain, reprit le jeune homme visiblement soulagé, vous ne connaissez pas les exigences de la vie du monde. Tenez, hier, j'ai rendu à dîner au café Anglais à trois amis; c'est tout près de six louis. J'ai envoyé plusieurs bouquets, pris des voitures pour aller à la campagne, donné quelques souvenirs. On est si vite à bout de ces cinq billets de banque! Bref, je vous le répète, j'ai des dettes que je veux payer, j'ai à suffire aux frais de mon voyage, et je ne veux pas m'adresser à ma mère en ce moment, ni à ma grand'mère. Elles ne savent pas ce que c'est que l'existence d'un jeune homme à Paris. A un premier malentendu, je ne veux pas en ajouter un second. Dans les rapports que nous avons aujourd'hui ensemble, elles verraient des fautes où il n'y a eu que des nécessités inévitables. Et puis, une scène avec ma mère, je ne peux pas la supporter physiquement.
—«Et si je refuse?... interrogea Scilly.
—«Je m'adresserai ailleurs, fit Alexandre-Hubert; cela me sera terriblement pénible, mais je le ferai.»
Il y eut un silence entre les deux hommes. Toute l'histoire s'obscurcissait encore au regard du général, comme la fumée qu'il envoyait de sa pipe par bouffées méthodiques. Mais ce qu'il voyait nettement, c'était le caractère définitif de la résolution d'Hubert, quelle qu'en fût la cause secrète. Lui répondre non, c'était l'envoyer à un usurier peut-être, ou tout au moins le contraindre à quelque démarche cruelle pour son amour-propre. Avancer cette somme à son filleul, c'était acquérir, au contraire, un droit à suivre de plus près le mystère qui se cachait au fond de son exaltation comme derrière la mélancolie des deux femmes. Et puis, pour tout dire, le comte aimait Hubert d'une affection bien voisine de la faiblesse. S'il avait été remué profondément par le désespoir morne de Mme Liauran et de Mme Castel, il était maintenant tout bouleversé par la visible angoisse écrite sur le visage de cet enfant, qui était dans sa pensée un fils adoptif aussi cher que l'eût été un fils véritable.
—«Mon ami, dit-il enfin en prenant la main d'Hubert et avec un son de voix où il ne transparaissait plus rien de la dureté du commencement de leur conversation, je t'estime trop pour croire que tu m'associerais à quelque action qui déplût à ta mère. Je ferai ce que tu désires, mais à une condition...»
Les yeux d'Hubert trahirent une inquiétude nouvelle.
—«C'est tout simplement que tu me fixes la date où tu comptes me rembourser cet argent. Je veux bien t'obliger, continua le vieux soldat; mais il ne serait digne, ni de toi d'emprunter une somme que tu croirais ne pas pouvoir rendre, ni de moi de me prêter à un calcul de cet ordre... Veux-tu revenir demain dans l'après-midi? Tu m'apporteras le tableau de ce que tu peux distraire chaque mois de ta pension... Ah! il ne faudra plus offrir de bouquets, de dîners au café Anglais et de souvenirs... Mais n'as-tu pas vécu si longtemps sans ces sottes dépenses?...»