—«C'est pour tes bagages, dit Thérèse en repoussant son ami d'un geste de regret; et avec un fin sourire: veux-tu voir ta chambre? Je suis ici depuis hier soir; j'espère que tout te plaira. J'ai tant pensé à toi en faisant préparer le petit appartement...»
Elle l'entraîna par la main dans une pièce contiguë au salon, dont la fenêtre donnait sur le jardin de l'hôtel. Le feu était allumé dans la cheminée. Des fleurs égayaient les vases posés sur l'encoignure et aussi la table, sur laquelle Thérèse avait déployé, pour lui donner un air plus à eux, une étoffe japonaise apportée par elle. Elle y avait placé trois cadres avec les portraits d'elle que le jeune homme préférait. Il se retourna pour la remercier, et il rencontra un de ces regards qui font défaillir tout le cœur, par lesquels une femme attendrie semble remercier celui qu'elle aime du plaisir qu'il a bien voulu recevoir d'elle. Mais la présence du domestique, en train de déposer et d'ouvrir la valise, l'empêcha de répondre à ce regard par un baiser.
—«Tu dois être lassé, fit-elle; tandis que tu achèves de t'installer, je vais dire qu'on prépare le thé dans le salon. Si tu savais comme il m'est doux de te servir!...
—«Va» dit-il, sans pouvoir trouver une phrase à répondre, tant l'émotion heureuse lui envahissait toute l'âme. «Mais comme je l'aime!» ajouta-t-il tout bas, et pour lui seul, tandis qu'il la regardait disparaître par la porte, avec cette taille et cette démarche de très jeune fille que lui avait laissée son mariage sans enfants; et il fut obligé de s'asseoir pour ne pas s'évanouir devant l'évidence de son bonheur. La créature humaine est si naturellement organisée pour l'infortune, qu'il y a dans la réalisation complète du désir un je ne sais quoi d'affolant, comme la soudaine entrée dans le miracle et dans le songe, et, à un certain degré d'intensité, il semble que la joie ne soit pas vraie. Et puis, l'étrangeté de la situation ne devait-elle pas agir comme une sorte d'opium sur le cerveau de cet enfant, qui ne pouvait pas comprendre que son amie avait saisi cette circonstance pour sauver justement par cette étrangeté les difficiles préliminaires d'un plus complet abandon de sa personne?
Oui, cette joie était-elle vraie?... Hubert se le demandait, un quart d'heure plus tard, assis auprès de Mme de Sauve devant la table carrée du petit salon sur laquelle était disposé tout l'appareil nécessaire pour le goûter: la théière d'argent, l'aiguière d'eau chaude, les fines tasses. N'avait-elle pas encore emporté ces deux tasses de Paris avec elle, afin, sans doute, de les garder toujours? Elle le servait, comme elle avait dit, de ses jolies mains d'où elle avait retiré son anneau d'alliance, afin d'éloigner de la pensée du jeune homme toute occasion de se rappeler qu'elle n'était pas libre. Durant ces heures de l'après-midi, le silence de la petite ville se faisait comme palpable autour d'eux, et la sensation de la solitude partagée s'approfondissait dans leurs cœurs, si intense qu'ils ne se parlaient pas, comme s'ils eussent craint que leurs paroles ne les réveillassent de la sorte de sommeil enivré qui gagnait leurs âmes. Hubert appuyait sa tête sur sa main et regardait Thérèse. Il la sentait si parfaitement à lui dans cette minute, si voisine de son être le plus secret, qu'il ne ressentait même plus le besoin de ses caresses. Ce fut elle qui, la première, rompit ce silence dont elle eut subitement peur. Elle se leva de sa chaise et vint s'asseoir à terre, aux pieds du jeune homme, la tête sur ses genoux; et, comme il continuait à ne pas bouger, elle eut une inquiétude dans ses yeux; puis, docilement, avec ce son de voix vaincu auquel nul amant n'a jamais résisté: «Si tu savais, dit-elle comme je tremble de te déplaire? J'ai pleuré, hier au soir, toute seule, au coin de ce feu, dans cette chambre où je t'attendais, en songeant que tu m'aimerais sans doute moins après être venu ici. Ah! tu m'en voudras de t'aimer trop, et d'avoir osé ce que j'ai osé pour toi!...» L'angoisse à laquelle la charmante femme se trouvait en proie était si forte, qu'Hubert vit ses traits s'altérer un peu, tandis qu'elle prononçait cette phrase. Tout le drame qui s'était joué en elle depuis le commencement de cette liaison se formulait pour la première fois. Surtout à cette minute, le voyant si jeune, si pur, si dépourvu de brutalité, si selon son rêve, elle éprouvait un insensé besoin de lui prodiguer des marques de sa tendresse et elle tremblait plus que jamais de l'effaroucher, et peut-être, car il y a de ces replis étranges dans les consciences féminines, de le corrompre. Elle continuait, se livrant au plaisir de penser tout haut sur ces choses pour la première fois: «Nous autres femmes, nous ne savons rien qu'aimer, lorsque nous aimons. Du jour où je t'ai rencontré, en revenant de la campagne, je t'ai appartenu. Je t'aurais suivi où tu m'aurais demandé de te suivre. Rien n'a plus existé pour moi, rien, si ce n'est toi: non, ajouta-t-elle avec un regard fixe, ni bien, ni mal, ni devoirs, ni souvenirs. Mais peux-tu comprendre cela, toi qui penses, comme tous les hommes, que c'est un crime d'aimer quand on n'est pas libre?
—«Je ne sais plus rien, répondit Hubert en se penchant vers elle pour la relever, sinon que tu es pour moi la plus noble des femmes et la plus chère.
—«Non! laisse-moi rester à tes pieds, comme ta petite esclave, reprit-elle avec une expression d'extase; mais est-ce vraiment vrai? Ah! Jure-moi que jamais tu ne te diras de mal de cette heure.
—«Je te le jure» dit le jeune homme, que l'émotion de son amie gagnait sans qu'il pût bien se l'expliquer. Cette simple parole la fit se redresser; légère comme une jeune fille, elle se releva, et, penchée sur Hubert, elle commença de lui couvrir le visage de baisers passionnés, puis, fronçant le sourcil et comme par un effort sur elle-même, elle le quitta, passa ses mains sur ses yeux, et, d'une voix encore mal assurée, mais plus calme: «Je suis folle, dit-elle, il faut sortir. Je vais mettre mon chapeau et nous allons faire une promenade. Will you be so kind as to ask for a carriage, will you?» ajouta-t-elle en anglais. Quand elle parlait cette langue, sa prononciation devenait quelque chose de tout à fait gracieux et de presque enfantin; et elle sortit du salon par une porte opposée à celle de la chambre d'Hubert, en lui envoyant un petit salut de la main, coquettement.
Ce même mélange de caressante inquiétude, de soudaine exaltation, et d'enfantillage tendre, continua de sa part durant toute cette promenade qui se composa, pour l'un et pour l'autre, d'une suite d'émotions suprêmes. Par un hasard comme il ne s'en produit pas deux au cours d'une vie humaine, ils se trouvaient placés exactement dans les circonstances qui devaient porter leurs âmes au plus haut degré possible d'amour. Le monde social, avec ses devoirs meurtriers, se trouvait écarté. Il existait aussi peu pour leur pensée que le cocher qui, juché haut par derrière et invisible, conduisait le léger cab où ils se trouvaient en tête à tête, le long de la route de Folkestone à Sandgate et à Hythe. Le monde de l'espérance s'ouvrait devant eux, en revanche, comme un jardin paré des plus belles fleurs. Ils se voyaient récompensés, lui de son innocence, elle de la réserve que sa raison lui avait imposée, par une impression aussi délicieuse que rare: ils jouissaient de l'intimité de cœur qui ne s'obtient d'ordinaire qu'après une longue possession, et ils en jouissaient dans toute la fraîcheur du désir timide. Mais ce désir timide avait pour arrière-fonds chez tous les deux une enivrante certitude, perspicace chez Thérèse, obscure encore chez Hubert, et c'était dans un vaste et noble paysage qu'ils promenaient ces sensations rares. Ils suivaient donc cette route, de Folkestone à Hythe, mince ruban qui court au long de la mer. La verte falaise est sans rochers, mais sa hauteur suffit pour donner à la route qu'elle surplombe cette physionomie d'asile abrité, reposant attrait des vallées au pied des montagnes. La plage de galets était recouverte par la marée haute. Elle remuait, cette large mer, sans qu'un oiseau volât au-dessus d'elle. Son immensité verdâtre se fonçait jusqu'au violet à mesure que le jour tombant assombrissait l'azur froid du ciel. La voiture allait vite sur ses deux roues, traînée par un cheval fortement râblé, que son mors trop gros forçait par instants à relever sa tête en tordant sa bouche. Thérèse et Hubert, serrés l'un contre l'autre dans la sorte de petite guérite roulante ouverte à moitié, se tenaient la main sous le plaid de voyage qui les enveloppait. Ils laissaient leur passion se dilater comme cet océan, frémir en eux avec la plénitude de ces houles, s'ensauvager comme cette côte stérile. Depuis que la jeune femme avait demandé à son ami ce singulier serment, elle semblait un peu plus calme, malgré des passages de soudaine rêverie qui se résolvaient en effusions muettes. Lui, de son côté, ne l'avait jamais si absolument aimée. Il lui fallait sans cesse la prendre contre lui, la serrer dans ses bras. Un infini besoin de se rapprocher d'elle encore davantage montait à sa tête et le grisait; et, cependant, il appréhendait l'arrivée du soir avec cette mortelle angoisse de ceux pour qui l'univers féminin est un mystère. Malgré les preuves de passion que lui donnait Thérèse, il se sentait devant elle en proie à une défaillance de sa volonté, insurmontable, qui serait devenue de la douleur s'il n'avait pas eu en même temps une immense confiance dans l'âme de cette femme. Cette impression de l'abîme inconnu dans lequel allait se plonger leur amour et qui l'eût épouvanté d'une terreur presque animale, se faisait plus tranquille parce qu'il descendait dans cet abîme avec elle. Véritablement elle avait une intelligence adorable des troubles qui devaient traverser celui qu'elle aimait. N'était-ce pas pour ménager ses nerfs trop vibrants qu'elle l'avait entraîné à cette promenade, durant laquelle le grandiose spectacle, le vent du large et les marches à pied à de certaines minutes, maintenaient, et lui et elle, au-dessus des troubles inévitables du trop ardent désir? Ils allèrent ainsi, jusqu'à l'heure tragique où les astres éclatent dans le ciel nocturne, tantôt cheminant sur les galets, tantôt remontant dans la petite voiture, prenant et reprenant sans cesse les mêmes sentiers, sans pouvoir se décider à retourner, comme s'ils eussent compris qu'ils retrouveraient d'autres instants de bonheur, mais d'un bonheur comme celui-là, jamais! L'obscure intuition de l'âme universelle, dont les visibles formes et les invisibles sentiments sont le commun effet, leur révélait, sans qu'ils s'en rendissent compte, une mystérieuse analogie et comme une correspondance divine entre la face particulière de ce coin de nature et l'essence indéfinie de leur tendresse. Elle lui disait: «Être auprès de toi ici, c'est un bonheur à ne pouvoir ensuite rentrer dans la vie»; et il ne souriait pas d'incrédulité à cette phrase, comme elle ne doutait pas lorsqu'il lui disait: «Il me semble que je n'ai jamais ouvert les yeux sur un paysage avant cette minute.» Et, quand ils marchaient, c'est lui qui prenait le bras de Thérèse et qui s'y appuyait câlinement. Il symbolisait ainsi, sans le savoir, l'étrange renversement des rôles qui voulait que, dans cette liaison, il eût toujours représenté l'élément féminin, avec sa frêle personne, son innocence entière, la candeur de ses émotions craintives. Certes, elle était bien femme aussi, par sa démarche souple, par la finesse féline de ses manières, par ses yeux fondus qui se donnaient à chaque regard. Elle paraissait pourtant une créature plus forte, mieux armée pour la vie que le délicat enfant, œuvre fragile de la tendresse de deux femmes pures, qu'elle avait enlacé d'un si léger tissu de séduction, et qui, à peine plus grand qu'elle de trois lignes du front, s'abandonnait avec une fraternelle confiance; et le mouvement même de leur démarche, d'une parfaite harmonie de rythme, disait assez la complète union des cœurs qui les faisait vibrer ensemble à ce moment d'une étroite manière.
Ils rentrèrent. Le dîner qui suivit cet après-midi de songe fut silencieux et presque sombre. Il semblait que tous deux eussent peur l'un de l'autre. Ou bien seulement était-ce chez elle une recrudescence de cette crainte de déplaire qui lui avait fait différer jusqu'à cette heure l'abandon de sa personne, et chez lui la sorte de farouche mélancolie, dernier signe de l'animalité primitive, qui précède chez l'homme toute entrée dans le complet amour? Comme il arrive à des moments pareils, leurs discours se faisaient d'autant plus calmes et indifférents que leurs cœurs étaient plus troublés. Ces deux amants, qui avaient passé la journée dans la plus romanesque exaltation, et qui se retrouvaient dans la solitude de cet asile étranger, semblaient n'avoir à se dire que des phrases sur le monde qu'ils avaient quitté. Ils se séparèrent de bonne heure, et comme s'ils se fussent dit adieu pour ne se voir que le lendemain, quoiqu'ils sentissent bien tous les deux que dormir séparés l'un de l'autre ne leur était pas possible. Aussi Hubert ne fut-il pas étonné, quoique son cœur battît à se rompre, lorsque au moment où il allait lui-même se rendre auprès d'elle, il entendit la clef tourner dans la porte; Thérèse entra, vêtue d'un long peignoir souple de dentelles blanches, et dans ses yeux une douceur passionnée: «Ah! dit-elle en fermant de sa main parfumée les paupières d'Hubert, je voudrais tant reposer sur ton cœur!»—... Vers le milieu de la nuit, le jeune homme s'éveilla, et cherchant des lèvres le visage de sa maîtresse, il trouva que ses joues qu'il ne voyait pas étaient inondées de pleurs. «Tu souffres?» lui dit-il. «Non, répondit-elle, ce sont des larmes de reconnaissance. Ah! continua-t-elle, comment a-t-on pu ne pas te prendre à moi par avance, mon ange, et comme je suis indigne de toi!...» Énigmatiques paroles qu'Hubert devait se rappeler si souvent plus tard, et qui, même à cette minute, et sous ces baisers, firent soudain se lever en lui la vapeur de tristesse, accompagnement habituel du plaisir. A travers cette vapeur de tristesse, il aperçut, comme dans un éclair, une maison de lui bien connue, et les visages penchés sous la lampe, parmi les portraits de famille, des deux femmes qui l'avaient élevé. Ce ne fut qu'une seconde, et il posa sa tête sur la poitrine de Thérèse pour y oublier toute pensée tandis que la vague plainte de la mer arrivait jusqu'à lui, adoucie par la distance,—rumeur mystérieuse et lointaine comme l'approche de la destinée.