—«Alors, j'envoie le billet?...» dit-il.
Vous jugez, Madame, si je m'abstins de toute réflexion. Dans le temps que j'avais mis à franchir l'assez longue distance qui séparait mon hôtel du palais Varegnana, j'avais ébauché ou rejeté quatre ou cinq plans, tous destinés à conduire le comte juste au point où il était venu tout seul: donner une explication qui me laissât le champ libre. Comment en était-il arrivé là?... J'y ai beaucoup réfléchi depuis et je n'ai pas résolu ce petit problème. Mais qui a jamais vu clair dans l'intention d'un Italien, quand une fois il s'est fermé? Si leurs peintres nous ont laissé tant d'admirables portraits, la cause en est dans le caractère, si impénétrable à la fois et si expressif, des physionomies de ce pays. Elles sont ardentes et secrètes, passionnées et elles ne disent pas leur mot. Quand je me souviens de l'accent ému avec lequel Varegnana m'avait parlé de Christiane Boudron, je me dis qu'il a eu tout simplement pitié d'elle et de son bonheur,—comme votre serviteur, Madame.—On est si près d'aimer l'amour des autres quand on a aimé soi-même, et vous savez mon opinion sur l'hôte du palais de la via Bagutta et son roman caché.—Puis, je me souviens de l'hypnotisme exercé sur lui par la critique d'art, soi-disant scientifique. Je me rends compte qu'au fond, tout au fond, ce possesseur de tant de merveilles n'est qu'un amateur. Il n'a jamais tenu le crayon et le pinceau. Devant une toile ou une statue, il n'a pas cette intuition de l'outil, qui ne s'apprend que par la pratique. Je vois distinctement, moi, un Titien et un Raphaël, un Mantegna et un Longhi travailler, broyer leurs couleurs sur leur palette, attaquer leur tableau. Pour employer une locution vulgaire, mais très juste, je sais comment c'est fait. Varegnana, non. Il n'a donc pas de certitudes, ne jugeant pas vraiment par lui-même. Pour qu'il eût débaptisé sur le cadre le Léonard—son Léonard!—il fallait qu'il fût,—j'allais parler d'une façon plus vulgaire encore, et dire épaté,—mettons médusé par Courmansel, son bagou de pédant, son érudition affirmée. Courmansel, pour Varegnana, c'était Morelli lui faisant peur du fond de sa tombe, et l'on n'est pas un Seigneur sans être un peu timide. Ces traits semblent contradictoires, mais être un Seigneur, c'est se vouloir toujours le premier, ou du moins à part. C'est donc avoir un amour-propre toujours en éveil. C'est craindre, par-dessus tout, le ridicule d'une prétention mal justifiée. Je cherche à expliquer une volte-face au demeurant moins étonnante que la mienne. Mais l'on connaît, ou l'on croit connaître, la logique de ses illogismes, au lieu que les brusques changements des autres nous déconcertent jusqu'à l'ahurissement. Je me comparais au saint Georges de Carpaccio, Madame, tout à l'heure—sans trop de modestie. Ne me le dites pas, je le sais. Imaginez ce brave chevalier sentant soudain venir à lui la corde avec laquelle il traînait son dragon. Il constate que le cadavre de l'énorme bête a disparu!... Il ne serait pas plus étonné que je ne le fus, le billet du comte à M. Boudron une fois envoyé. Désormais tout dépendrait de ce que je raconterais au père de Christiane. Mon parti était pris. En tout cas, je ne m'attendais guère à entendre Varegnana me dire:
—«Ainsi le portrait est vendu à M. Ralph Kennedy? Vous êtes arrivé trop tard?»—Et comme je lui faisais signe que oui... «C'est peut-être mieux,» continua-t-il et après un court silence: «Car enfin, êtes-vous sûr, bien sûr, que vous ne vous êtes pas trompé?...»
—«Trompé?» répétai-je. «En reconnaissant mon tableau?»
—«En vous imaginant le reconnaître», rectifia le comte. «Vous n'avez eu que quelques minutes pour l'examiner, et une ressemblance est si perfide... Vous-même, vous m'avez dit que vous avez failli n'en pas croire vos yeux, tant ce panneau avait une physionomie de vieille chose... Sur le premier moment, je n'ai pas pensé plus que vous à la possibilité que vous fissiez erreur. Je vous l'ai dit. Je n'ai jamais été tranquille devant ce portrait... Je lui en voulais d'avoir servi à débaptiser celui-ci...» Et il me montrait son Léonard réinstallé à sa place d'honneur. Il ne lui avait pas encore enlevé son brevet de déchéance, le cartouche sur lequel figurait un des noms de l'usurpateur, cet Amico di Solario, mélancoliquement suivi d'un signe interrogateur,—dernier et faible essai de protestation!
—«Enfin», reprit-il, «après avoir eu la scène que vous savez avec la marquise, et une fois seul, je me suis demandé: n'avons-nous pas été un peu vite, M. Monfrey et moi? Madame Ariosti est ma cousine, comme je l'écrivais à M. Boudron. Quand je vous eus laissé partir, je ne me sentis pas la conscience entièrement en paix. Je n'avais pas fait un assez long crédit à cette femme, qui pouvait être de bonne foi... Et elle l'était, témoin les photographies qu'elle vient de m'envoyer de son tableau, sans un mot. Je lui ai manqué très gravement. Cet envoi n'était-il pas un appel à un examen, auquel j'ai procédé? J'ai là une autre photographie, celle du dessin de l'Académie de Venise, dont je vous ai déjà parlé, et qui est une étude pour mon ex-Cassandra.» Ici un soupir, et fermement: «Eh bien! Il n'y a pas à dire, l'X dont est signé ce dessin est exactement le même que l'X qui figure au bas du portrait où vous avez cru reconnaître votre œuvre de jeunesse... Est-il admissible que cette particularité soit un pur hasard?... Voyez: les deux petites barres d'en bas et d'en haut allant ainsi, d'un seul côté et se relevant un peu à la pointe... Or vous n'aviez pas vu le dessin de Venise quand vous avez peint votre tableau. Donc...»
Il me tendait les deux épreuves, où il y avait en effet une identité entre les deux lettres, dont l'explication était trop naturelle. Le père Sanfré avait savamment retouché ou fait retoucher dans le style du quinzième siècle les lettres de la signature destinées à subsister. Ce dessin de Venise était de cette époque. A moins que... Depuis cette aventure j'en suis à me demander, moi, s'il ne fonctionne pas, en Italie, un immense camorra artistique dont tous les associés sont dressés à estampiller de marques, savamment choisies, les dix mille objets faux qui émigrent chaque année de la Péninsule. Je regardais le profil de l'inconnue qui avait posé pour ce crayon. Je regardais l'image de Ginevra. L'intense comique de la situation me ressaisissait. Même Varegnana ne croyait plus à mon témoignage! J'aurais pu, comme j'avais fait avec Courmansel, discuter point par point. Dans ma confidence hâtive de la veille, je n'avais pas insisté sur les irréfutables indices, notamment sur le petit signe du coin de la lèvre que je connaissais si bien et qui me rappelait de délicieux souvenirs d'amours bohémiennes. A quoi bon? Je levai les yeux sur le Comte. Il me sembla qu'une angoisse contractait son visage. Dans le doute sur l'authenticité d'un tableau, estimait-il que mieux valait faire pencher la balance du côté qui favoriserait un jeune et profond amour? Le possesseur du Léonard éprouvait-il un suprême regret? Le gentilhomme désirait-il abriter ses scrupules derrière mon affirmation? Il est certain que son visage se détendit lorsque j'acquiesçai à sa nouvelle opinion en lui répondant:
—«C'est vrai, je ne reconnais plus bien mon tableau. A vingt-huit ans de distance, vous savez!... D'ailleurs, Madame Ariosti, Kennedy et Courmansel ont été prévenus...»
—«Ah!» fit-il, «Courmansel aussi... Et il pense?...»