C'était la première fois que Michel Steno visitait le petit musée Broggi-Mezzastris, que connaissent bien tous les voyageurs qui se sont arrêtés quelques jours à Bologne. Cette admirable capitale de l'Émilie mérite beaucoup mieux que de servir de halte, comme c'est l'habitude, une matinée où un après-midi, entre Florence, Milan et Venise. Le comte Steno—le nom l'indique assez—était originaire de cette dernière ville. Ce voisinage aurait dû lui rendre familière la galerie que le défunt commandeur Broggi-Mezzastris a léguée à sa cité, d'autant plus que ledit commandeur était son très proche parent. La comtesse Steno, sa mère, celle qu'on appelait à Venise, de son vivant, l'Andryana, pour la distinguer de l'autre comtesse Steno, la Catarina, était une demoiselle Broggi et la propre sœur du généreux collectionneur. Mais la sœur et le frère étant brouillés depuis des années, le neveu n'avait jamais passé le seuil du palais de son oncle. Ce malentendu familial expliquait le codicille par lequel l'opulent Bolonais avait institué sa patrie sa légataire universelle, sous cette condition expresse que tous les meubles et objets d'art ramassés dans sa maison y demeureraient et que les salles seraient ouvertes au public trois jours de la semaine, de dix heures à quatre. Visiblement, Broggi-Mezzastris s'était proposé comme modèle la fondation Poldi-Pezzoli à Milan, pour le plus grand dam de cet unique neveu, son naturel héritier. Il est juste de dire que Michel n'avait, après la mort de son père et de sa mère, jamais rien fait pour se rapprocher de son oncle. Il suffisait que celui-ci fût riche pour que le neveu répugnât à toute démarche de réconciliation. Il avait donc trouvé tout naturel, à l'époque, d'être privé de ce considérable héritage. C'était un véritable descendant des «Magnifiques» que Michel, et qui n'avait jamais eu besoin d'affecter le mépris de l'argent. Le malheur est que l'argent se venge toujours de ces dédains-là. Un bourgeois l'a dit sagement: il ne mérite, ce nécessaire et dangereux métal, ni d'être méprisé, ni d'être adoré. Il mérite d'être compté. Ayant manqué à cette maxime, le dernier représentant de l'illustre doge Steno avait, à trente-cinq ans—c'était son âge, lors de cette aventure qui date de 1890—dépensé plus de la moitié de sa fortune. De ses soixante mille francs de rente, il lui en restait vingt-cinq. Ce million s'était fondu à mener cette existence cosmopolite pour laquelle les Italiens ont tant de goût et tant d'aptitude. Observateurs et souples, surveillés et impressionnables, très réfléchis et très sensitifs, ils excellent à s'harmoniser avec des milieux nouveaux, et ils se sentent attirés vers les plus élégants, par cette crainte du provincialisme, un des traits singuliers de ces natures à la fois si fières de leur passé et si défiantes de leur présent. Michel avait payé cher le droit de se considérer un peu comme chez lui à Nice, à Londres, à Paris, à Saint-Moritz, à Aix, dans tous les endroits de fête mondiale où il avait promené sa belle mine d'ancien portrait. Avec ses trente-cinq ans, il ressemblait encore d'une façon saisissante à ce jeune seigneur de la galerie de Buda-Pest, attribué par les critiques à Giorgione tour à tour et au Pordenone. Qu'importe? C'est une tête au front hautain, aux yeux profonds, à la bouche passionnée, à l'expression sensuelle et grave, et qui semble garder un secret tragique de volupté et de mélancolie. Il se trouve aisément des curieuses pour essayer de déchiffrer ces secrets-là, quand une pareille physionomie s'associe aux jolies manières d'un gentilhomme ultra-moderne, et la compagnie des curieuses est d'autant plus coûteuse que leur nom figure en meilleure place sur le «Gotha» ou le «Peerage». Un amant digne de ce nom ne se pardonnerait pas de ne pas suivre le train de sa maîtresse. Cela soit dit pour expliquer et la demi-ruine si rapide de Michel Steno, et aussi comment son indifférence à la succession de son oncle s'était petit à petit, trois ans après la disparition du collectionneur, changée en un regret, d'abord très vague, puis plus précis. L'inauguration solennelle du musée, retardée par des nécessités d'aménagement intérieur, avait eu lieu, il y avait seulement six mois. A cette occasion, tous les journaux de la Péninsule avaient publié des articles qui célébraient la générosité du commandeur Broggi, avec chiffres à l'appui. Il avait été parlé de quatre millions de francs, rien que pour les tableaux. Le palais, construit par Baldassare Peruzzi, un peu avant et dans le même style que le Prosperi, à Ferrare, valait bien de son côté un million. Mettons un million encore pour les tapisseries et les meubles. Le capital immobilisé pour suffire à l'entretien et au traitement des gardiens représentait deux autres millions. Il était assez naturel que Michel eût additionné ces sommes avec un mécontentement grandissant, et qu'il eût poussé la mauvaise humeur jusqu'à ne pas assister à cette séance d'inauguration. Il ne l'était pas moins qu'ayant l'occasion de traverser Bologne, la fantaisie lui fût venue d'inventorier par lui-même ce trésor dont il avait été frustré, un peu par la faute de ses parents, qui eussent dû, à cause de lui, se rapprocher du commandeur; un peu par sa propre faute—il se blâmait, à présent, d'avoir mis son amour-propre à ne pas capter un oncle riche et célibataire—beaucoup par la faute d'une troisième personne. Le vieux Broggi-Mezzastris, devenu hypocondriaque, avait eu, comme unique commensal, durant la dernière période de sa vie, un mauvais peintre, un certain Luigi Gambara, dont la comtesse Steno avait toujours parlé à son fils comme du plus dangereux intrigant. Tandis qu'il payait la taxe d'entrée, au bas du grand escalier, Michel avait pu lire ce nom suspect au bas du règlement du musée: «Luigi Gambara, conservateur général.» Ce renseignement n'était pas pour lui une nouveauté. Il savait la fondation de son oncle mise sous la surveillance du peintre, le confident le plus intime de la pensée du vieillard. Ce signe visible que cet homme existait, surpris par le neveu déshérité, en avait pourtant donné un sursaut soudain de ses secrètes rancunes.

—«Conservateur général?...» avait-il répété tout bas, en commençant de gravir les marches. «Ce Gambara a joliment manœuvré. Il ne pouvait pas se faire léguer les dix millions. La captation eût été trop flagrante et le testament trop attaquable. Le drôle a été plus fin. Il s'est fait donner l'usufruit, tout simplement, sous un prétexte qui le mettait à l'abri des procès. Conservateur général? Cela signifie une belle et bonne rente, un logement sans doute...» Et, comme il était sur le palier où se tenait écroulé sur un divan un gardien, somptueusement habillé à la livrée de feu le commandeur: «Monsieur le professeur Gambara habite ici?» demanda-t-il.

—«Oui, monsieur,» répondit cet autre sinécuriste; «au second étage. Mais il est sorti.»

—«C'est bien cela,» reprit Michel qui continuait mentalement son monologue. «Le palais est à lui, puisqu'il y demeure en maître. Il est payé pour se promener au milieu des chefs-d'œuvre et y faire figure d'amateur d'art. Je me suis laissé raconter qu'avant d'être recueilli par mon oncle, il besognait chez les antiquaires. Il y restaurait des tableaux à cinq francs la journée peut-être. Et maintenant!... Oui. C'est joliment manœuvré. Et penser que mon oncle a eu assez d'intelligence pour découvrir et acheter toutes ces peintures, pas assez pour deviner la grossière entreprise de ce coquin sur sa fortune?... Il m'aurait seulement légué ces tableaux avec interdiction de les vendre, quelle parure pour la grande salle du palais Steno! Ils y auraient été vivants. Au lieu qu'ici, à quoi servent-ils? A nourrir l'insolence paresseuse de ce flandrin de gardien et la gredinerie triomphante du sieur Gambara... Qui vient les visiter? Trois ou quatre Anglaises, de temps à autre, comme celles-ci, qui prononcent devant eux, du bout de leurs longues dents, l'inévitable Very fine aindeed!... Et tout le reste de la journée, personne... Y a-t-il rien de plus lamentable que ce musée, de plus délaissé, de plus désert?... Était-ce la peine de tant aimer les arts, pour aboutir à cette nécropole?...»

L'aspect des salles justifiait cette boutade. Le pas énervé du jeune homme résonnait à présent sur leur parquet désert. Elles développaient leur longue enfilade vide, autour d'une cour intérieure, plantée en jardin, que décorait un énorme fleuve de pierre épanchant de son urne une masse d'eau jaillissante. La sonorité de cette cascade arrivait dans la galerie, par les fenêtres ouvertes—on était en mai.—Elle rendait plus sensible la solitude de ces vastes chambres abandonnées, où rien ne trahissait la vie personnelle de l'ancien propriétaire. Plus de meubles et plus de tapis. Il ne restait que les murs, tendus d'un damas rouge, visiblement neuf, sur lequel se détachaient, de place en place, dans leurs cadres presque tous anciens, les tableaux célèbres de cette collection, une des plus remarquables qui ait été formée ces dernières années. Les artistes de l'Émilie surtout y sont représentés par des merveilles: l'Ortolano par une Nativité d'un charme d'autant plus prenant que la Vierge, le saint Joseph et l'Enfant se groupent, par un symbolisme d'une rare poésie, entre les colonnes doriques d'un temple ruiné. On y voit six tondi de Francia, série incomparable. Elle illustre l'histoire d'Orphée. De l'opulent coloriste Dosso Dossi est une Médée, le pendant de la Circé de la villa Borghèse, à Rome. Et ce ne sont là que des peintures du second ordre, par rapport aux cinq pièces capitales du musée: la Cavalcade héroïque de Lorenzo Costa, un Prieur de Malte d'Antonello de Messine, un Christ passant de Romanino, un Concert champêtre de Paris Bordone, et enfin le plus délicieux des Gianpietrino, une Madone avec un enfant, une des perles de l'école lombarde. Les anneaux crespelés de la chevelure de la Vierge, brune avec des reflets d'or, les lourdes paupières un peu renflées, le sourire sinueux des joues, la noblesse des longues mains, le coloris verdâtre du ciel et le mirage des glaciers au fond, tout dans cette toile porte l'empreinte du rêve léonardesque et de sa langueur mystérieuse. Quoique Michel Steno n'eût jamais mené qu'une existence très frivole d'homme à la mode et de délicat épicurien, il était de Venise. Il avait respiré dans l'air de la lagune ce goût des belles choses qui fait de n'importe quel oisif de la place Saint-Marc un connaisseur-né. Il n'eut pas plus tôt commencé de parcourir les salles—où se trouvent, notez-le, soixante-seize numéros de cette force—qu'il oublia ses déceptions d'héritier évincé, pour s'extasier, tout simplement, devant une telle profusion de chefs-d'œuvre. Il allait, plus étonné à chaque pas, envahi, quoi qu'il en eût, par le charme émané de ces toiles et de ces panneaux. Le génie des vieux maîtres avait su les animer, pour toujours, d'une vie tantôt gracieuse ou tantôt sublime, voluptueuse ou douloureuse, mystique ou païenne. Michel parvint ainsi jusqu'à la dernière chambre, au fond de laquelle se trouvait, comme relégué dans un recoin où la lumière lui arrivait mal, un portrait de date récente. C'était celui du commandeur Broggi-Mezzartris lui-même, du donateur magnifique. Une plaque de marbre, placée sur la surface du palais, célébrait son goût exquis: «Ici vécut et mourut le très illustre et très érudit—commandeur Broggi-Mezzastris,—qui sut,—comme autrefois les Médicis,—chercher dans l'art le repos et le soulagement—de travaux plus mercenaires.—La cité de Bologne—a placé là cette pierre,—comme un témoignage de la haute culture—de ce grand citoyen.» «Très érudit...» «haute culture...» «les Médicis»... De telles paroles sonnaient très étrangement associées au personnage devant lequel Michel Steno s'hypnotisait maintenant. Il n'avait jamais vu de son oncle que des photographies de jeunesse, où l'inachevé de la vingtième année dissimulait les traits caractéristiques du masque. Il demeurait stupéfié devant cette physionomie de vieillard, si révélatrice. C'était une face terne, prosaïque, sans lumière. Des favoris bêtes—n'y a-t-il pas des barbes spirituelles?—l'encadraient bourgeoisement. Jamais aucune pensée n'avait allumé sa flamme dans ces gros yeux à fleur de tête, où résidait une joie béate de vanité satisfaite. La bouche exprimait une bonhomie importante, la suffisance niaise du richard qui, ne vivant plus qu'au milieu des flatteurs, prend leur servilité complaisante pour une preuve de sa propre excellence. Comment concevoir, derrière ce visage de vulgarité, la distinction d'esprit et de cœur que supposait l'établissement de cet admirable musée? Il y a, certes, de l'exagération dans le mot prêté par la légende à Raphaël: «Comprendre, c'est égaler.» Et, pourtant, l'intelligence des œuvres d'art, à ce degré, comporte bien une espèce de génie. Le médiocre individu, portraituré sur cette toile, avait-il eu ce génie? Les tableaux de la galerie avaient beau affirmer que oui; ce portrait-là jurait que non, et mille souvenirs se levaient dans l'esprit de Michel Steno qui donnaient raison au portrait.

—«Quelle figure de minus habens!» se disait-il. «Ma mère ne parlait jamais de lui sans répéter: Peppino est un pauvre homme. Il ne faut le tenir responsable de rien.» Ce portrait est vraiment celui d'un pauvre homme, d'un très pauvre homme... A-t-il dû être facile à capter! Comment a-t-il fait pour arriver à une grosse fortune, bête comme cette peinture le raconte?... Parbleu, c'est très simple. Le grand-père Broggi lui a laissé la fabrique de soieries. Bien montée, elle a continué de marcher. Le mérite de celui-ci aura été de se savoir incapable. Et c'est un mérite. L'on ne touche à rien alors. L'on ne gâte rien... Quel mystère que l'hérédité! Ma mère, qui était si fine, si délicate, si grande dame, malgré sa naissance,—et ce frère, si commun, si plat!... Décidément j'aime tout autant n'avoir pas connu cet oncle. Ça me coûte tout de même un peu cher. J'ai eu tort de venir ici. Je vais me mettre à trop regretter quelques-uns de ces tableaux. Allons-nous-en sans les revoir...»

Le jeune homme reprenait le chemin de la porte de sortie en se tenant ce discours. Il traversa la longue suite des salons, sans jeter un nouveau regard aux merveilles, qu'il aurait pu et dû avoir à lui, dans le palais Steno. Tandis que ses yeux, détournés des toiles, erraient de-ci, de-là, au hasard, la singularité dont j'ai parlé déjà, le frappa tout d'un coup: cette absence totale de mobilier dans ces pièces, qui avaient pourtant servi d'appartement privé au Commandeur. Dans chacune se trouvait simplement une banquette cannée, pour le repos des visiteurs. La mémoire lui revint soudain, du testament qu'il avait lu jadis avec beaucoup d'attention, en compagnie et sur la prière instante de son homme d'affaires. Se trompait-il? Ne s'y rencontrait-il pas cette phrase, il croyait en voir encore les mots devant lui: «Je lègue le palais avec tout ce qu'il contient d'objets d'art et de meubles?...»

—«De meubles?» se répéta Michel, à mi-voix, et, parcourant de nouveau les salons d'un coup d'œil circulaire: «Voilà qui est bien extraordinaire...» Comme il se trouvait derechef sur le palier de l'escalier, il interrogea le gardien auquel il s'était adressé tout à l'heure: «Dites-moi. C'était bien dans ces chambres du piano nobile qu'habitait M. Broggi-Mezzastris?...» Et, sur une réponse affirmative: «Il y avait des meubles dans ce temps-là?»

—«Chi lo sa?» répartit flegmatiquement l'homme à la prétentieuse livrée rouge et jaune. «Je ne suis pas du temps du Commandeur. C'est M. Gambara qui m'a placé ici, l'an dernier. J'ai toujours vu le musée comme il est.»

—«Il n'y a pas de salles au rez-de-chaussée, où l'on aurait pu mettre ces meubles?» insista le questionneur.