—«Ça va être une scène grotesque,» se dit Michel. «Je ne le recevrai pas. Ou mieux, je le recevrai, deux minutes, pour qu'il sache bien que je n'agis poussé par personne et que ma résolution ne bougera pas... Il est perdu, et c'est bien fait.»
Le descendant des doges était dans ces dispositions peu bienveillantes, lorsqu'à l'heure dite le gondolier, qui lui servait de valet de chambre—à la Vénitienne, toujours—introduisit le personnage attendu. Michel vit entrer un petit homme, âgé, chétif, de pauvre mine, tout blanc, tout voûté, avec un de ces visages à la fois délicats et humbles, fins et craintifs, où se devine ce mélange singulier d'une intelligence très vive et d'une incurable défiance de soi, qui fait le «raté supérieur», pour emprunter à un humoriste une expression qui mériterait de passer dans la langue, tant elle est exacte. Les yeux de Gambara étaient brûlants de fièvre et très bleus. Ils paraissaient plus clairs par le contraste avec le teint jaune et brouillé, qui révélait des années de misère physiologique, de nourriture insuffisante, de travaux excessifs, d'inquiétudes sans cesse renouvelées. La mise était pauvre, mais décente. Cet ensemble était malheureux—si l'on peut dire. Il ne dégageait rien de commun, rien surtout qui s'accordât aux accusations que Michel avait portées, dans son esprit, d'abord contre le talent d'intrigue, puis contre la probité de cet étrange visiteur. L'idée préconçue était trop forte pour que le neveu du commandeur Broggi n'interprétât pas aussitôt, dans le sens le plus défavorable, cette attitude presque douloureusement gênée. Lui, qui avait pour les mendiants de sa ville des courtoisies dignes de son nom, il n'invita même pas le nouveau venu à s'asseoir, et il l'accueillit d'une phrase où le mépris ne se dissimulait guère:
—«Vous avez tenu à me parler, monsieur Gambara, et je vous ai reçu, pour couper court dès maintenant à toute autre démarche de ce genre. Vous vous proposez, n'est-il pas vrai, de m'entretenir du message que mon avocat, M. Cantoni, a fait parvenir en mon nom à M. le marquis Bellini? C'est inutile. J'entends que cette affaire, si affaire il y a, passe par la voie légale.»
—«Il n'y a pas d'affaire, monsieur le Comte,» répondit Gambara, «et il n'y en aura pas. C'est votre droit strict, comme neveu de mon regretté bienfaiteur, de tenir la main à ce que son testament soit exécuté à la lettre. J'ai donné des ordres en conséquence. Si vous persistez dans cette volonté, après ces quelques minutes d'entretien, les appartements seront remis exactement dans l'état où ils se trouvaient le jour de la mort de M. le commandeur Broggi-Mezzastris... Seulement, cet entretien est si confidentiel! J'ai peur...»
—«Que l'on ne nous écoute?» interrompit Steno. Il avait en effet reçu le peintre dans l'immense pièce qui sert d'antichambre aux palais de Venise et que l'on appelle la Sala. «Mais, monsieur, je n'ai rien à vous dire, et je prétends ne rien entendre que tous mes gens, et tous mes compatriotes au besoin, ne puissent écouter, s'ils le veulent. Je n'accepte pas d'entretien confidentiel... Vous semblez croire que je peux revenir sur ma décision. Je n'y reviendrai pas. Permettez-moi de m'étonner que vous ayez même pu concevoir une telle idée. Un testament ne s'interprète pas. Il s'exécute. J'ai voulu que celui de mon oncle fût exécuté. Il le sera. Convenez-en: il est assez étrange que le bénéficiaire le plus favorisé force un parent déshérité à lui rappeler un principe d'ordre si élémentaire. Vous y avez gravement manqué. Vous avez sans doute un motif pour cela. Ce n'est pas à moi que vous avez à dire ce motif. C'est à M. le marquis Bellini, qui vous priera peut-être de le dire à quelqu'un d'autre.»
—«A quelqu'un d'autre?» balbutia Gambara, comme stupéfié.
—«Mais oui, monsieur,» insista durement Michel Steno. «Au procureur du Roi, par exemple.»
La brutalité de cette allusion si directe ne permettait pas l'équivoque. Le vieillard pâlit affreusement. Ce fut au tour de Michel Steno de demeurer étonné: il vit soudain un éclair d'indignation jaillir de ces prunelles, tout à l'heure implorantes, une révolte de fierté transfigurer ce visage humilié. La secousse avait été si violente que l'infortuné ne trouva pas de souffle d'abord pour articuler ses mots. Ses lèvres s'agitèrent sans émettre un son. Enfin, d'une voix étouffée, il put répondre:
—«Alors, monsieur le Comte, vous croyez cela de moi, que j'ai commis quelque action qui pourrait me conduire devant les tribunaux, que j'ai abusé du dépôt dont j'avais la garde, sans doute?... C'est le sens de vos paroles. Elles ne sauraient pas en avoir un autre... Je comprends,» continua-t-il, d'un accent saccadé maintenant. «Si les meubles ne sont pas dans les appartements, c'est parce que j'en ai vendu une partie... Voilà ce que vous croyez, n'est-ce pas?... S'il en est ainsi, vous avez raison, monsieur le Comte, toute conversation entre nous est inutile... Adieu, monsieur. Adieu. J'ai l'honneur de vous saluer...»
Il avait marché vers la porte, après avoir jeté ce cri de protestation, où frémissait la souffrance presque sauvage de l'honnête homme outragé. Arrivé au bout de la Sala, et la main sur la poignée de la porte, Gambara s'arrêta. Il revint droit sur son insulteur, et, les prunelles dans ses prunelles: