—«Et si les chevaux de Saint-Marc se mettaient à galoper?» reprit l'avocat. «D'ailleurs nous le saurons bien. Je vous ai déjà dit que je vérifierai le remeublement du palais, fauteuil à fauteuil et clou à clou, l'inventaire en main.»
—«Enfin supposons que ce soit vrai. Alors, mon oncle...»
—«Subirait sa seconde mort,» interrompit Cantoni qui bouffonna davantage. «Qu'est-ce que cela peut bien lui faire, là où il est, et à vous, mon cher Comte? Cette seconde mort de Broggi-Mezzastris, ce serait la revanche du testament. Voilà tout... Soyez tranquille, vous ne l'aurez pas sur la conscience. Ne bougeons plus. Maintenons fermement les termes de ma lettre et voyons venir. Quoi? Mais quelques millions peut-être...»
En dépit des assurances du jovial homme de loi, Michel avait gardé de son entretien avec l'énigmatique Gambara une impression trop forte. Il n'accepta ce conseil de maintenir ses revendications qu'après une véritable lutte intérieure. Il l'accepta, cependant, parce qu'il était faible. Puis il éprouva un nouveau tourment de conscience, lorsqu'un mois plus tard, Cantoni fut parti pour Bologne, sur un avis reçu du marquis Bellini: toutes choses étaient rétablies dans le musée Broggi d'après la lettre du testament. Qu'allait découvrir l'avocat? Le cœur du neveu déshérité battait un peu quand, trois jours après, ledit Cantoni reparut, ne s'étant fait annoncer que par une dépêche, et l'air passablement décontenancé.
—«Le Gambara a-t-il trouvé le moyen de tout racheter?» fit-il en hochant sa tête, toujours gouailleuse mais moins triomphante. «Tous les meubles sont à leur place... J'avais découvert dans la ville un ancien valet de chambre du Commandeur qui les a reconnus. Du reste, M. Broggi avait beaucoup d'ordre. Il collectionnait aussi les factures. J'ai constaté que c'étaient bien les mêmes objets. Le Gambara avait raison. C'est un musée d'horreurs, au milieu duquel les tableaux ont des tristesses de prisonniers, d'exilés. Et le coup de la seconde mort a bien failli avoir lieu. Car j'ai entendu, entre autres discours des visiteurs, cette phrase d'une anglaise à son époux: What an awful cockney this old Broggi-Mezzastris must have been, to buy such a lot of rubbish!»
—«Quelle vilaine figure vous m'avez fait faire!» dit Michel qui, lui, ne riait pas: «Ah! Cantoni, je ne vous pardonnerai pas...»
—«Patience!» interrompit l'avocat. Il avait tiré de sa poche une petite brochure. «Voilà de quoi vous éviter ce remords... C'est le catalogue du musée, réimprimé il y a quinze jours et augmenté d'une biographie du Commandeur par le Gambara, dans laquelle je vous prie de déguster cette phrase: «Et ce n'était pas uniquement par ses qualités d'esprit que le défunt commandeur Broggi-Mezzastris était admirable. C'était aussi par les qualités du cœur...» Écoutez: «On peut voir dans son palais jusqu'à quel point il a poussé le culte des souvenirs. Il a tenu à ne rien changer aux meubles qui lui venaient de sa famille et dont l'aspect seul fera comprendre aux plus aveugles combien cet homme de tant de finesse, cet amateur si éclairé, au sens si exquis, a dû souffrir au milieu d'un décor si peu en harmonie avec son goût...» Ce n'est pas tout... Il y a douze pages, oui, douze, qui contiennent des extraits de lettres du Commandeur, authentiquant ses tableaux et en donnant les raisons... Si l'on envoyait l'huissier à notre homme pour le sommer de fournir les originaux de cette correspondance?...»
—«Ne plaisantez plus, Cantoni,» répondit Steno, dont le visage aux nobles traits exprimait une émotion grandissante. «Vous et moi, nous avons traité ce Gambara de captateur et de voleur. J'irai lui faire des excuses, entendez-vous. C'est tout simplement un cœur sublime de reconnaissance et de dévouement.»
—«Il me gâte mes notions de la nature humaine,» dit l'avocat avec une demi-colère. «C'est bien la peine d'avoir plaidé vingt ans pour en arriver là!... Il faut que j'aie vu les inventaires de mes yeux, de ces deux yeux, et ils sont bons, pour que je croie que nous ne sommes pas mystifiés... Ma seule consolation, c'est que les «Tedeschi» ne vont pas manquer de citer dans leurs pédantesques bouquins, qu'ils prennent pour de la critique d'art, les opinions du connaisseur émérite que fut le commandeur Broggi-Mezzastris! C'est le point d'ironie, comme on disait jadis dans les écoles... Avouez que la consolation est maigre, quand on pense que si le Gambara avait vraiment brocanté quelques meubles, nous aurions peut-être fait casser le testament...» Et se reprenant à rire: «Espérons que le prochain conservateur du musée découvrira la fraude des lettres et cette fois ce sera la troisième et définitive mort de Broggi-Mezzastris.»
1904.