En me posant ces questions, sa main s'était avancée vers la table. Ses soupçons étaient déjà éveillés. Un des papiers épars devant lui contenait sans doute l'indication de notre départ et de notre signalement. La grossesse avancée de ma compagne la désignait trop. Je ne connaissais le nom d'aucun hôtel à Besançon. J'étais perdu cependant, si je me troublais. Je répondis: «A l'hôtel de la Poste». Quel soulagement lorsque Raillard me répondit à son tour:

—«Et ici, où es-tu descendu?»

Il y avait donc un hôtel de la Poste à Besançon, comme je l'avais imaginé à tout hasard. Fort de ce succès, j'ose nommer la Bouveron, en racontant un roman mêlé de vérité: que ma chaise avait cassé à un moment de la route, que j'étais monté dans la voiture de Mme Poirier, que cette femme nous avait déposés chez sa demi-sœur. Tout cela n'était pas bien vraisemblable, mais quelque chose était plus invraisemblable encore: l'audace de ma présence volontaire chez le chef de la police secrète des Jacobins, si je mentais. Raillard avait froncé les sourcils, et son visage était devenu comme noir, quand j'avais mentionné mon hôtesse. Il chercha une feuille parmi des centaines d'autres, qu'il lut tout bas, en me regardant par intervalles pour comparer les détails donnés par son correspondant. Était-ce une circulaire dénonçant mon départ de Fleury? Le signalement se trouvait, sans doute, avoir été mal fait, et mon passage par Besançon contredisait les autres indications. L'instinct de défense qui se développe chez nous, à notre insu, dans les heures de danger, m'avait fait deviner le piège tendu par cette question si simple sur mon itinéraire. Ce même instinct m'avertit que le Jacobin hésitait. Une impression forte le déterminerait dans un sens ou dans l'autre.

—«Tu vérifieras tout ce que je t'ai dit demain», repris-je, sur le même ton que lui, rude et brutal, et en employant le tutoiement civique qu'il avait adopté avec moi. «Pour le moment, pense que chaque minute de retard peut coûter la vie à une femme...» Et je commençai de lui rapporter les symptômes que j'avais observés, avec d'autant plus d'insistance que dès les premiers mots je vis distinctement le médecin se réveiller en lui. On n'a pas impunément exercé un métier toute sa vie durant. Au fur et à mesure de mes indications, ce métier revenait, remontait en lui des profondeurs de ses anciennes habitudes. Il allait s'établir une lutte entre le politicien sectaire qu'il était devenu et le physiologiste de jadis. C'était sur la malade qu'il m'interrogeait maintenant, sur son âge, son tempérament, ses habitudes, ses antécédents, la date de notre mariage. Peu à peu, sa physionomie changeait d'expression. Elle s'humanisait et se détendait. Quand enfin, il me dit: «Hé bien, allons. Il n'y a, en effet pas de temps à perdre...» Il avait oublié, s'il l'avait reçue, la note qui lui annonçait la disparition du ci-devant duc de Fleury avec sa femme enceinte de plusieurs mois. J'avais souvent constaté cette sorte de dualité dans les quelques Révolutionnaires que j'avais approchés. J'avais discerné chez tous des réapparitions de leur personnalité d'avant 89. Jamais comme chez Raillard. Quand, une demi-heure plus tard, il s'assit au chevet de ma femme pour se rendre compte de son état, le Jacobin avait disparu totalement. Il ne restait plus que le praticien. On eût dit qu'il avait oublié de la manière la plus complète dans quelle maison il était et son rôle dans l'arrestation de M. François. Il s'adressait à la Bouveron pour lui demander du linge, un bassin, de l'eau chaude, comme si elle eût été une religieuse d'hôpital dans une salle de chirurgie. Il ne remarquait même pas qu'elle ne lui répondait point, et qu'en lui tendant les objets, les doigts de la servante du curé guillotiné frémissaient d'horreur.

—«Je redoute tout si l'éclampsie éclate,» m'avait-il dit. «Il faut provoquer la délivrance. J'ai eu raison d'emporter ma boîte d'instruments...»

Il pouvait être minuit quand il m'avait tenu ce discours, tout en introduisant, avec cette énergie délicate qui caractérise les vrais médecins, un coin de mouchoir entre les dents de la patiente, «afin d'éviter,» m'avait-il dit encore, «les morsures de la langue». Quel souper de réveillon, que le bol de bouillon apporté à ce moment pour soutenir nos forces, à l'accoucheur et à moi, par la pauvre Bouveron! A dix heures du matin, le travail durait encore. L'accoucheur m'avait ordonné de me tenir dans une pièce voisine, pour que mon émotion n'eût son contre-coup ni sur lui, ni sur la malade. Dieu! Quelle nuit je passais là! Enfin, un dernier cri de ma pauvre femme, suivi d'un silence, m'avertit que le suprême effort avait eu lieu. J'entendis presque aussitôt la voix de Raillard m'interpeller. Il avait cessé de me tutoyer, depuis qu'il n'était plus vis-à-vis de moi qu'un médecin:

—«Un garçon!» s'écria-t-il. Vous avez un gros garçon!... Est-il vivant, ce petit crapaud?... Tu m'as coûté bien du mal, morveux, mais tu feras un gaillard robuste...» Ses bras ensanglantés me tendaient mon fils aîné, et il ajoutait, en nettoyant ce lambeau de chair où palpitait déjà un homme:

—«Et la mère aussi vivra pour le nourrir. Elle vivra... J'en réponds... Mais j'ai eu bien peur!...»

Et ce coupeur de têtes avait un sourire de triomphe ému pour proclamer cette victoire sur la mort. O inexplicables contradictions du cœur de l'homme!...

VI