—«Croyez-vous qu'elle pourrait partir d'ici, cette nuit, sur une civière?» demandai-je brusquement.

—«Ce serait bien dangereux,» répliqua-t-il après un instant de réflexion... «Oui, bien dangereux...»

—«Est-ce absolument impossible?» insistai-je.

—«Impossible?... Non,» fit-il après un nouveau silence. «Sauvez-vous plutôt seul,» ajouta-t-il.

—«La laisser entre les mains de cet homme pour qu'une fois guérie, il lui fasse couper le cou?...» m'écriai-je. «Jamais!... Oui ou non, le considérez-vous comme capable de l'envoyer à la guillotine, quand il ne verra plus en elle une malade, surtout si je me suis échappé. Répondez?...»

—«Oui,» répondit le médecin. Puis, comme effrayé de sa propre audace, il prétexta la nécessité de retourner auprès de l'accouchée faire un pansement avant la nuit. Quant à moi, mon parti était pris. Raillard m'avait épargné, sûr que je ne m'enfuirais jamais seul. Dans cette certitude, il était probable que la surveillance de la maison ne serait pas très étroite. Sitôt Couturier parti, j'obtins de Mlle Bouveron l'adresse de quelqu'un sur lequel je pusse absolument compter. A la nuit tombante, je m'échappai par une fenêtre de derrière qui donnait sur une étroite ruelle, après avoir constaté qu'il n'y avait, pour épier les allées et venues, qu'un seul individu, attablé dans un cabaret à quelques pas de la porte. A prix d'or, j'obtins de l'homme chez qui la Bouveron m'avait envoyé, qu'un de ses camarades et lui se trouvassent dans la ruelle en question, vers minuit, avec un brancard. Je réveillai ma femme, que je mis au courant de mon projet, en lui disant la vérité. Alors, et cela me rend ce tableau de la Nativité plus cher encore, cette créature héroïque me demanda cinq minutes pour faire une suprême prière si elle devait passer dans cette fuite, et elle la fit, tournée vers cette image de la Vierge et du Sauveur. Je regardai une dernière fois dans la rue. Le cabaret était toujours éclairé. L'espion dormait, les bras sur la table et la tête sur les bras. Ce pouvait être un sommeil simulé... J'étais dans un de ces moments où l'on risque le tout pour le tout. La civière que nos complices s'étaient procurée chez le fossoyeur,—un autre fidèle de la mémoire de M. François, mais quel symbole!—fut introduite par la fenêtre. Nous y plaçâmes la mère et l'enfant et nous la sortîmes par la même voie. Il était convenu que si nous rencontrions une patrouille, les porteurs diraient qu'ils allaient avec une malade à l'hôpital. Je devais les rejoindre sur une route où Mlle Bouveron me conduirait une demi-heure plus tard. La ville n'étant pas close de murs, cette évasion pouvait s'exécuter par un jardin abandonné de ses propriétaires. Il y avait quatre-vingt-neuf chances contre une pour que nous fussions pris. Les médecins à qui j'ai raconté depuis ce tragique épisode m'ont tous dit que la mort d'une femme accouchée de la veille, était, non pas probable, mais certaine, dans des circonstances pareilles. Il n'en est pas moins vrai que le lendemain, à midi, je me trouvais avec Henriette dans une chambre d'un petit village de la frontière suisse: elle couchée, son fils suspendu à son sein, et vivante, bien vivante, et l'enfant vivant, bien vivant. La Providence avait permis que ma folie fût une sagesse. Nous étions sauvés.

VII

... Je viens de regarder ce tableau de la Nativité, une fois encore, après avoir repassé en esprit les heures effroyables de ce Noël 1793, et j'ai dit devant lui une prière pour les âmes des cinq personnes qui payèrent de la vie leur charité envers nous: le docteur Couturier d'abord, puis Mlle Bouveron, Mme Poirier, enfin Jean Nadaud et Louis Fauverteix, les porteurs de la civière. Que leurs noms vous restent à jamais vénérables, mes enfants! C'est sur eux que la colère de Raillard s'exerça, quand il sut que sa proie lui échappait. L'implacabilité avec laquelle il fit emprisonner, juger et exécuter même son confrère d'hôpital, même la sœur de lait de sa femme, l'atteste: cette conscience faussée prétendit expier ainsi sa faiblesse d'un moment, devenue à ses yeux un crime de lèse-nation. Il ne s'est point pardonné de ne pas m'avoir fait moi-même arrêter sitôt découvert. Je viens de prier aussi pour lui, pour que ses forfaits lui soient remis, à cause de cette faiblesse, et, après tout, de sa sincérité. Je l'aurais certes envoyé à l'échafaud, comme on a fait justement, après la chute de Robespierre. Mais je l'aurais condamné sans le mépriser. Je ne le méprise pas encore aujourd'hui. Je le plains. Je suis sans doute le seul au monde à éprouver ce sentiment. Cet homme, d'une telle bonne foi pourtant, a laissé à Morteau et dans tout le pays de Doubs un souvenir exécré. Quand je revins dans cette petite ville au retour de l'émigration, son nom n'était prononcé, comme de son vivant, qu'avec épouvante. J'entreprenais ce voyage pour essayer de retrouver les traces de mes sauveurs. J'appris leur supplice. J'ai été récompensé de ce pèlerinage par la découverte, chez le fils de la mère Poirier, de cette toile, dont il avait hérité. Ce pauvre paysan me céda cette relique que j'ai eue toujours avec moi depuis. Je veux qu'elle ne vous quitte jamais non plus, mon fils. Les copies que j'en ai fait faire sont pour rester toujours auprès de mes autres enfants. Je vous répète, et à eux, que, sans elle, j'aurais sans doute fini assassin et suicide. Puissiez-vous, vos frères et vous, recevoir d'elle la même leçon de foi dans la Providence et d'acceptation chrétienne qu'elle m'a donnée dans une heure affreuse!

Septembre 1907.