Et comme s'il eût voulu fournir un commentaire indiscutable à ce témoignage de sa maîtresse, le Poméranien allongeait ses pattes à terre, et, posant son museau aigu sur elles, il jappa doucement d'abord, puis vivement, du côté de la boudeuse. Celle-ci, roulée en boule, son mufle caché à demi dans sa fourrure maintenant toute blanche, ouvrit un instant les yeux sans bouger, pour les refermer. Sur le tapis, à côté d'elle était un morceau de sucre que Mme Fauvel lui avait tendu et qu'elle n'avait pas pris. Celle-ci le ramassa et le tendit de nouveau à l'animal.
—«C'est extraordinaire,» dit-elle. «Fi! la vilaine jalouse! On ne te prend rien, pourtant, ma Daisy. Je te gâterai comme je te gâtais. Allons, mange ce sucre. Sois douce...»
Vaines flatteries de langage et de geste, auxquelles la bête continua d'opposer une attitude non pas d'hostilité, car sa queue remua lentement, mais d'indifférence systématique. Visiblement, tant que l'autre animal serait là, elle ne consentirait pas à communiquer avec leur commune maîtresse. Elle lui donnait à choisir entre elle et l'étranger.
—«Non,» reprit Mme Fauvel, répondant tout haut au reproche muet de ce refus et de cette immobilité. «Non. Je ne le renverrai pas. Tu entends. Je ne le renverrai pas...» Et, prenant dans ses bras le loup-loup, elle l'embrassa câlinement en l'emportant avec elle pour aller s'asseoir dans son fauteuil accoutumé, tandis que Vivien lui disait:
—«Je ne me pardonnerai jamais de vous avoir apporté cet affreux Fu-Fu.»
—«Et moi, je suis trop contente de l'avoir,» répondit la jeune femme. «Je déteste la jalousie. Il n'y a pas de sentiment qui me paraisse plus mesquin et plus bas,—surtout,» insista-t-elle, «surtout quand on ne vous prend rien.»
—«Vous appelez cela ne lui rien prendre?» dit Pierre en regardant, tour à tour, du côté de la petite Blenheim puis du petit Poméranien.
—«Mais quoi?» fit-elle.
—«Vous lui prenez la douceur de vous suffire,» osa-t-il répondre. «Ah! ne pas suffire à quelqu'un,» répéta-t-il, «je comprends comme c'est dur, allez, depuis que... moi non plus... je ne vous suffis plus...»
—«Et moi,» dit-elle en rougissant, «je ne vous comprends pas.» Elle avait dans les yeux pour lui répondre une si invincible obstination! Le pli creusé entre ses fins sourcils blonds exprimait un mécontentement si près d'être une colère! L'ami jaloux ne continua pas. Oh! Si! Elle l'avait compris, mais elle ne voulait pas plus le comprendre, qu'elle ne voulait comprendre les susceptibilités de la chienne revenue au gîte. Cette réplique et ce regard, c'était le double tour de clef donné au tiroir.