—«Il a eu des émotions, alors, de grands chagrins, ou bien il s'est surmené?...»

—«Une montre, docteur Marmier, c'était une montre! Lever à la même heure, déjeuner à la même heure, et rue de Richelieu, vous savez, il ne se la foulait pas... Ah! si ç'avait été boulevard Montmartre!... Mais dans la boîte à Molière...»

Et le vieux comédien du boulevard avait eu un geste. Quel geste! Celui d'un grognard de la Grande-Armée parlant d'un garde national.

—«Alors, ce sera simplement la rouille de la vie, comme a dit si justement Peter,» avait repris Marmier. Quand les médecins ne comprennent rien aux causes d'une maladie, ils prononcent sentencieusement une formule. Du temps de ce Molière, dont Valville faisait sans respect le patron d'une «boîte», cette formule était en latin. Aujourd'hui, c'est quelque citation d'un maître, rédigée dans cette rhétorique d'un pittoresque brutal que la Faculté emprunte volontiers à la littérature réaliste. «Mais l'athérome permet une longue survie,» continua-t-il, «et M. Brizard est à Nemours dans des conditions idéales: vie paisible, bon air, régime sobre, laitages, viandes blanches, légumes, un peu d'hydrothérapie modérée. Avec vingt jours par mois d'iodure de sodium, je vous le retape, vous verrez...»

Valville avait vu, tout au contraire, son camarade jaunir davantage, les joues du malheureux se creuser encore, son dos se voûter. Puis brusquement était apparu l'un des symptômes les plus terrifiants pour l'entourage de ces malades-là: des accès répétés d'angine de poitrine, Brizard immobilisé soudain par une atroce douleur irradiant du cœur vers le cou et le bras gauche, pâle, trempé de sueur, incapable de respirer, de parler, et, dans ses prunelles, l'angoisse de la mort imminente. Le docteur Marmier appelé d'urgence, avait ausculté longuement le vieux tragédien, puis il avait prononcé de nouveau une parole, trop claire et trop obscure à la fois, pour ne pas porter à leur comble les appréhensions de Valville:

—«J'ai peur d'un anévrisme de l'aorte,» avait-il dit. «Pas d'émotions, surtout. Il n'en a pas eu ces temps-ci?»

—«Et quelles émotions voulez-vous qu'il ait?» avait demandé le fidèle ami.

—«Tant mieux! Allons, tant mieux!» avait répondu le médecin d'un air incrédule. «Il ne va pas trop souvent à Paris?»

—«Lui? Une ou deux fois par mois, quand on donne une tragédie dans son ancien théâtre. Ç'a été sa seule passion, la tragédie, la seule... Je vous affirme, docteur, que vous vous faites une idée très fausse de l'existence des artistes.»

Marmier avait hoché la tête. Rien de sommaire comme la psychologie d'un médecin qui n'est pas très intelligent. Ce métier, dont on croirait qu'il doit développer au suprême degré le sens de l'observation, semble au contraire l'oblitérer chez les praticiens médiocres, qui ne pensent plus que par cases. La nécessité de se décider vite sur des individus qu'ils n'ont matériellement pas le temps d'étudier explique cette disposition d'esprit. Marmier s'était fait son type «acteur». Bon gré, mal gré, il fallait que Brizard y rentrât. Il ne croyait donc pas aux protestations de Valville. Il y avait aussi en lui une autre case, celle des visites à dix francs. Il avait commencé de les multiplier, de plus en plus inquiet,—disons-le pour ne pas trop calomnier la fréquence de ses auscultations.—Les crises d'angor pectoris s'étaient d'ailleurs multipliées, elles aussi, chez le malade. Marmier, assez bon diagnosticien, avait vite reconnu que l'aortite chronique, révélée par ces crises, approchait du dénouement. Ce matin-ci, l'extrême angoisse de Brizard, le refroidissement des extrémités, la petitesse et l'irrégularité du pouls, lui avaient paru annoncer une rupture imminente du cœur. Il avait tenu parole à Valville, qui, dès les premiers jours, lui avait demandé de ne pas lui cacher la vérité: