—«Ils ne vous réclameront pas,» répliqua ironiquement le gouailleur. «Soyez bien tranquille là-dessus... Donc, vous ne voulez pas nous dire votre âge. Mais je le sais, moi: trente-neuf ans...»

—«Quarante-neuf, monsieur», protesta le maître d'études qui se rappela soudain l'affreux décret par lequel la Commune enjoignait de marcher à tous les Parisiens au-dessous de quarante ans. Il répéta: «Quarante-neuf et sept mois...»

—«Vous vous en expliquerez devant le conseil de guerre», dit l'implacable Courlet. «D'ici là, au bloc. Qu'on le fourre dans le petit local,» continua-t-il en s'adressant à un groupe de soldats. Il leur montrait une porte sur laquelle étaient écrits à la craie ces mots: poste de police. Avant que le pauvre diable n'eût crié: ouf, il était saisi par les épaules, et bouclé dans cette geôle improvisée. Courlet se laissa tomber sur un gros tas de pavés en s'esclaffant de son gros rire. Il tira sa montre et dit: «Deux heures?... A deux heures quinze, je lui rends la clef des champs. Blague pour blague. Il m'en a fait une en me pinçant, lorsque je rentrais à la pension par-dessus le mur, si gentiment. Je viens de lui en faire une autre, en le cueillant au passage. Nous serons quittes... Mais nous avons le temps. Nous sommes justement près de chez Margot. Elle est logée rue Gracieuse. Viens-y, que tu saches où me trouver quand je serai proscrit, comme feu Marius... C'est égal. On ne s'embête pas dans ces grands chambardements... Le tout est de ne pas y rester.» Et gaiement: «Et Bibi n'y restera pas!»

IV

«J'avais bien un peu de remords de laisser M. Theuriot dans une situation si précaire. Les fédérés auxquels mon camarade avait confié sa garde n'avaient pas l'air de jouer une comédie, eux, ni de prendre à la blague la révolution où ils risquaient leur peau. Je vous l'ai déjà confessé, la verve endiablée de mon ancien copain m'hypnotisait, et il ne s'agissait que d'aller à deux pas. Là, dans une vieille maison à l'aspect minable de cette vieille rue au joli nom,—elle le mérite si peu!—habitait la jeune femme pour laquelle Courlet s'était fait chasser de la pension. C'était à cause d'elle encore, afin de ne pas quitter Paris, qu'il était entré dans la Commune. Le logement de Margot se composait de quatre chambres, tenues avec une propreté bourgeoise: aux murs, des gravures encadrées qui avaient servi de primes à des journaux illustrés, des meubles achetés à tempérament, des photographies sur la cheminée, celles de la dame du lieu et de ses parents et parentes, enfin le gîte classique de la grue du quartier Latin qui a été ouvrière, mais qui rêve de devenir bourgeoise. Imaginez là dedans une créature de trente ans environ, encore jolie, quoique fanée, et qui ne pratiquait pas, elle non plus, la philosophie du mandarinat. Je comprends si bien la chose à distance: elle jouait avec Courlet à l'amour dévoué et au désintéressement. Le sauver maintenant, c'était le mariage certain, d'autant plus qu'après sa folle équipée de la Commune, il en aurait pour des années à reprendre pied dans son vrai milieu social. Mais il fallait le sauver. On était à l'heure décisive. La fille s'en rendait compte. Elle avait, dans son inquiétude, oublié de friser ses cheveux jaunes dont les mèches, amaigries déjà, étaient mal retenues par le peigne. La taille lourde et prise dans une matinée en jaconas, les pieds chaussés de larges pantoufles éculées, elle n'avait plus rien de commun avec la personne huppée, nippée, sanglée, harnachée, à qui j'avais été présenté, dans un restaurant du Quartier, un an et demi auparavant. Elle me reconnut, et ma présence chez elle lui apparut comme un gage de salut:

—«Ah! monsieur Morand,» dit-elle, «vous me le ramenez. N'est-ce pas qu'il faut qu'il se cache dès à présent? Tout est perdu... Je te jure que tout est perdu, mon ami... Ah! je ne vis plus. Tous ces coups de canon me font trop battre le cœur... Maintenant, n'est-ce pas, monsieur Morand, il faut qu'il se cache maintenant! Ce soir, il sera trop tard...»

—«Donne-nous toujours un verre de fine champagne, Margot,» répondit Courlet, «afin de nous soutenir. Je ne t'ai pas amené Morand pour que tu l'embêtes de gyries, mais pour qu'il sache où me trouver la semaine prochaine...»

—«La semaine prochaine?» dit la fille. «Est-ce qu'il y en aura une pour toi, si tu continues?...»

—«Il y en aura une,» reprit-il, «et Morand viendra tailler des bavettes avec moi ici. Pendant un temps je ne pourrai pas sortir. Et encore!... Regarde, Morand. J'ai ma malle déjà, et tout un déguisement. Je mets bas ce fourbi.» Il montrait son uniforme. «J'ai une cachette, mais là, étonnante. Je te dirai laquelle. Je me rase la barbe. Je me teins les cheveux. J'ai la fiole. Quant au petit Thiers et à ses mouchards, je suis leur mandarin, et combien!... Tu vois que nous avons des provisions. J'ai eu cette eau-de-vie à la Guerre, qui l'avait de la cave des Tuileries. Ainsi...—Et toi, Margot, embrasse ton homme. Il était venu te dire qu'il dîne ici ce soir et qu'il lâche la barricade... C'est décidé. On est dans le lac. Pas la peine de s'entêter pour se noyer. Je me suis assez bien battu pour qu'on ne dise pas que je suis un lâche...»