—«Adieu, Morand,» me dit-il d'une voix toute changée: «Voilà ton chemin... Conduisez mon ami à la Pitié,» commanda-t-il à un des hommes, et, tirant son portefeuille de sa poche, il griffonna sur un papier quelques mots au crayon: «Prends ce sauf-conduit. C'est toujours plus sûr. Tu vois...» Et il montrait du geste la porte de la cour que nous avions quittée en proie à cette inexprimable horreur.
—«Mais toi,» lui demandai-je, «que vas-tu faire?»
—«Ce que je dois,» répondit-il d'un accent plus étouffé encore. «C'est moi, moi qui suis cause de ça!...»
—«Toi?» m'écriai-je, «mais non, c'est la fatalité».
—«C'est moi, te dis-je, c'est moi!»
—«Citoyen,» fit le garde national qui devait me servir de guide, «la générale bat. Partons, il n'est que temps... C'est sans doute que le Panthéon va sauter...»
Je suivis cet homme machinalement. Il arriva ce que vous savez. Le Panthéon ne sauta pas. Ces barbares étaient en même temps des ignorants. Ils avaient oublié d'isoler le fil qui devait mettre le feu aux poudres. La montagne Sainte-Geneviève fut prise, rue par rue, puis le Jardin des Plantes. Nous rentrâmes à la pension le même soir. Vous devinez dans quel état j'y revins. On avait logé chez nous des infirmiers. Je voulus les accompagner, à la nuit, dans la visite qu'ils firent aux cadavres de la place du Panthéon. Et là, derrière la barricade, je trouvai le corps de Courlet, étendu dans la même pose que tout à l'heure celui du père Theuriot. En proie au délire du remords, le malheureux garçon était venu se battre en désespéré et se faire tuer là. Il n'avait été coupable pourtant que d'avoir voulu badiner avec la Révolution. On badine encore moins avec la Révolution qu'avec l'Amour. Voilà pourquoi les propos des belles dames et des beaux messieurs de ce soir m'étaient intolérables. J'y retrouvais un tour d'esprit que j'ai vu mon camarade payer trop cher,—et pas lui seul.»
1907-1910.
FIN