— «Nous vous y conduirons,» répondit la mère, «voilà tout, et nous vous attendrons en bas dans la voiture...»
— «Cela gâterait toute votre promenade,» reprit Nayrac; «ces Siciliens font quelquefois tant d'embarras. Ils sont capables de me garder encore une demi-heure...»
— «Rien de plus facile que de tout concilier,» dit Henriette, «nous vous mènerons à la banque, nous irons marcher dans le Jardin Anglais qui n'est pas très loin, nous vous renverrons la voiture et vous nous rejoindrez aussitôt que vos maffiusi vous laisseront libre... Vous voyez que nos lectures me profitent!...»
Certes la douce enfant n'eût pas plaisanté ainsi à propos de sa naïve érudition sur la terrible maffia sicilienne et les affiliés de cette mystérieuse société secrète, si elle avait pu penser que son fiancé commettait en ce moment le plus mesquin et le plus triste d'entre les crimes de l'amour, l'abus de confiance du cœur. Elle était trop fine et surtout elle avait un sens trop aiguisé des moindres nuances de la voix du jeune homme pour ne pas s'être aperçue que la combinaison proposée par la comtesse lui déplaisait. Mais n'était-ce pas bien naturel qu'il redoutât pour la malade une trop longue séance d'immobilité dans un landau ouvert, et qu'il désirât pour elle le bénéfice d'une de ces vraies et longues promenades d'où elle revenait toujours un peu mieux portante? Francis lui donna d'ailleurs cette explication dès qu'ils eurent deux minutes à eux. Il n'appréhendait rien tant que l'éclosion du soupçon dans ce cœur innocent. Il allait éprouver, à trop de reprises, dans la coupable voie où il s'engageait, combien il est à la fois difficile et facile d'abuser une femme qui aime, — difficile, parce que rien ne lui échappe; et facile, parce que les plus déraisonnables prétextes lui paraissent vrais, venant de celui qu'elle aime, jusqu'au jour où elle découvre avec désespoir qu'il lui a menti une fois, et alors quelle agonie! Pour le moment, si Francis eut de nouveau honte devant sa candide fiancée, cette honte n'empêcha pas qu'une fièvre d'impatience ne l'envahît, à l'idée de sa liberté d'action assurée pour le lendemain matin. Pourvu que cette ruse avilissante ne lui fût pas du moins inutile? Pourvu que la petite fille se trouvât en effet dans le jardin et qu'elle s'y trouvât seule? Sa nuit se passa dans cette préoccupation, il faut bien le dire, et non pas dans le remords. Nous nous pardonnons très vite les compromis de conscience grâce auxquels nous satisfaisons nos passions en épargnant des chagrins autour de nous. Le sophisme est si tentant qui déguise en devoirs certains mensonges, lorsque la vérité serait trop cruelle, — et puis une heure arrive toujours où nous reconnaissons que cette cruauté eût causé moins de ravages. En attendant, nous nous félicitons de nos hypocrisies ainsi que d'une délicatesse, comme Francis le fit lorsque Henriette et la comtesse l'eurent déposé, suivant le programme, sous le porche d'un vieux palais jadis construit par un lieutenant de Pierre d'Aragon et sur le fronton duquel flamboyaient les mots de Crédit Sicilien Oriental. Il leur dit l'au revoir le plus naturel en descendant du landau. Il vit la voiture disparaître à l'angle de la place, un dernier retournement de la tête blonde d'Henriette, un sourire d'adieu sur ce doux visage, et déjà, il hélait une victoria qui passait, il donnait le nom du Continental au cocher et il lui recommandait de presser son cheval. Huit minutes d'une course à fond de train, et il était dans le vestibule de l'hôtel, il traversait le salon commun, il débouchait dans le jardin. Son cœur n'eût pas battu plus vite s'il eût marché, dans un duel, au-devant d'un canon de pistolet braqué sur lui.
Le petit jardin de l'Hôtel Continental justifiait la moquerie que Francis en avait faite la veille, par un bizarre mélange de nature méridionale et d'anglomanie où se révélaient les originales prétentions de l'hôtelier. Ancien révolutionnaire et obligé de s'exiler à Malte en 49, puis jusqu'en Angleterre, cet homme en était revenu possédé de cette folie britannique qui revêtait en lui une forme bien étrange, car, en bon commerçant, le cavalier Francesco Renda, ou mieux don Ciccio, tirait finement parti de ce snobisme vestimentaire qui lui faisait promener sur les trottoirs de Palerme des redingotes commandées à Londres, un chapeau envoyé de Londres, des cravates cousues à Londres, et une rogue et rouge figure de gentleman retour des Indes, copiée pour la coupe de la barbe sur une caricature du Punch. Il servait à son hôtel de réclame vivante, et il apparaissait, portraituré à la plume et au crayon, dans d'innombrables livres de voyage, édités à Londres eux aussi, qui constituaient, dans la bibliothèque du salon de l'hôtel, ses véritables titres de gloire, sans compter que cette bienheureuse anglomanie lui permettait dans certains cas de substituer le bill à la note et de détailler les dépenses de ses voyageurs par shillings au lieu de francs. Avec le tennis en terre foulée à côté des palmiers, avec la coquette chapelle protestante d'architecture gothique profilée entre les bambous, avec la profusion des rocking-chairs et des journaux à huit pages entassés dans l'espèce de véranda qui achevait le salon en serre, le petit jardin semblait bien un campement anglo-saxon en pays d'Afrique. Ce matin-là Francis ne pensa pas à exercer son antipathie contre les singulières disparates de cette conception. Il marcha droit vers l'allée isolée près du tempietto, édicule colorié à colonnettes faussement doriques, auprès duquel Henriette et Mme Scilly avaient aperçu Adèle Raffraye la veille et à la même heure. L'allée était vide. Il fit le tour de la chapelle que bordait une haie de coquets aloès, de ceux à qui les longues raies jaunes de leurs côtes donnent comme une livrée de sauvages arbustes domestiqués. Une de ces aquarellistes d'outre-Manche qui avaient excité sa verve y travaillait à un lavage de couleurs sur lequel il ne jeta même pas un coup d'œil en passant Il revint à l'autre extrémité, à la place destinée au tennis et close d'un filet de métal souple. Une partie s'y jouait, engagée et poussée entre deux jeunes Anglais et deux jeunes Anglaises, dont les traditionnels costumes de flanelle blanche allaient et venaient méthodiquement dans la lumière du beau soleil sicilien, comme ils auraient fait dans la brume de quelque watering-place de l'île de Wight ou du Kent... Francis s'arrêta immobile, halluciné, avec un saisissement de tout son être, tel qu'il n'en avait jamais éprouvé, tel qu'il ne devait jamais en éprouver de semblable. Parmi les quelques spectateurs disséminés autour de cette flegmatique partie de paume, il venait de reconnaître l'enfant qu'il cherchait.
De la reconnaître, et il ne l'avait jamais vue! Mais Henriette avait eu trop raison, — plus raison qu'elle ne le savait elle-même. Il avait devant lui, ressuscitée et vivante, sa sœur Julie, telle que le portrait effacé la lui représentait, telle surtout qu'il la gardait dans les visions de son souvenir. Adèle Raffraye, — car il n'hésita pas une seconde sur l'identité de la petite fille, — se tenait debout, appuyée contre le tronc d'un grand eucalyptus tout décortiqué, aux feuilles longues et comme vernissées. Auprès d'elle, sa poupée, — la poupée malade, — était assise sur une chaise et montrait de grosses joues dont les vives couleurs contrastaient comiquement avec les divers fichus qui enveloppaient sa poitrine de porcelaine. Sur une autre chaise, une bonne âgée, Annette sans doute, travaillait à tricoter un bas, et l'acier des aiguilles miroitait entre les mailles de laine bleue sans que les paupières baissées de la patiente ouvrière se relevassent. La petite fille, entièrement absorbée par le spectacle du jeu nouveau pour elle, se tenait comme en extase. Le mouvement de sa tête curieuse accompagnait le mouvement des balles d'une manière presque aussi exacte que les noms de nombre prononcés par les joueurs. Placé comme il l'était lui-même, à l'angle opposé du parallélogramme dessiné par le champ de tennis, Francis ne perdait pas un seul de ses clignements de paupières. Ses souples cheveux blonds à reflets bruns, — les cheveux de Julie enfant, — déroulaient une nappe ondulée que le vent faisait frissonner sur ses épaules trop minces. Mais la fragilité de tout un pauvre corps trop nerveux ne se devinait-elle pas sous la robe de laine d'une nuance gros bleu, qui laissait voir des jambes trop fines dans leurs bas de soie noire? Un col de dentelle isolait le cou trop mince aussi, et le bord d'un large chapeau de feutre de la couleur de la robe mettait une ombre sur le visage aux traits menus, qu'éclairaient deux yeux bruns très grands, de ces yeux où se lit trop d'âme, un éveil trop précoce de la vie intérieure. Francis regardait tous ces détails avec la fixité dévorante et épouvantée d'un homme qui semble ne pas croire, qui ne croit pas à la réalité de ce qu'il voit. Ce ciel bleu, ce jardin vert, ces gens assemblés n'étaient qu'un décor où la petite fille lui apparaissait, si étrangement pareille à l'autre, à sa douce morte, que dans ce premier frisson de sa surprise, tout préparé qu'il y fût par la phrase d'Henriette, il n'aurait pas su marquer une différence entre elles. La bouche entr'ouverte d'Adèle avait dans son joli dessin le même gracieux défaut que celle de Julie, une lèvre d'en haut un peu courte et qui découvrait à demi l'émail mouillé des dents. La coupe de la joue un peu longue au contraire et celle du menton rappelaient aussi Julie avec une identité fantastique. C'était tout de même, à l'étudier de plus près, une autre créature, une Julie plus fragile, plus délicate encore. Dieu! Comme elle était fragile, la fille vraiment de l'angoisse et du deuil, l'enfant portée pendant de longs mois par une mère qui se ronge le cœur de chagrin, de haine, de remords, et qui veut vivre cependant pour l'être qu'elle a senti remuer en elle! Elle flottait, cette flamme fiévreuse d'une vie obstinée et volontaire, autour de ce jeune visage trop pâle mais déjà si expressif, de ces prunelles trop brillantes, où passait une si intense curiosité à ce moment, et elles ne se doutaient pas qu'en cessant de suivre le vol des balles, elles auraient rencontré d'autres prunelles noyées de pitié, d'étonnement, de défiance, de tendresse, de tout ce qu'un cœur d'homme peut mettre dans le regard par lequel il a l'évidence, la révélation de son sang.
Combien de temps dura cette contemplation d'une si souveraine puissance d'envahissement? Quelques minutes à peine, comme Francis put s'en convaincre lorsqu'elle eut été interrompue. Mais, au lieu de ces quelques minutes, il fût demeuré là une heure entière qu'il ne s'en serait pas aperçu davantage, tant la sensation de cette terrassante ressemblance avait tout aboli en lui. Il en oubliait et le rendez-vous où l'attendaient les dames Scilly, et quelle conséquence fatale aurait le soupçon seul de son escapade, si par exemple les domestiques de la comtesse le surprenaient. Il oubliait même que Mme Raffraye pouvait descendre au jardin d'un instant à l'autre, qu'il était même probable qu'elle y descendrait, attirée par cette heure chaude et douce, afin de jouir d'un peu de soleil auprès de la petite fille. Aussi lui fut-ce un réveil presque affolant de ce demi-hypnotisme lorsqu'il vit s'approcher du groupe formé par Adèle, par la bonne Annette et par la grande poupée, une femme dans laquelle il reconnut, — avec quelle nouvelle émotion! — son ancienne maîtresse. Elle avait dû venir par l'allée à l'extrémité de laquelle il se tenait lui-même, passer près de lui, le frôler sans doute. Ni l'un ni l'autre ne s'étaient regardés. Coïncidence tragique, de ce tragique familier et ironique à la fois comme l'existence sait en créer à propos des plus insignifiants événements, c'était la petite fille qui les avait empêchés de s'apercevoir l'un l'autre, — lui, s'y absorbant comme il le faisait, — elle, la cherchant tout naturellement. Quoique l'allée fût bien courte, Pauline marchait d'un pas alangui, traînant, et gracieux encore dans sa lenteur lassée. Il eut tout le loisir de constater qu'elle était demeurée la même, malgré ces neuf années et sa maladie. C'était bien ce profil d'une finesse unique, ces traits délicats qu'il avait tant aimés, ce pâle visage qui l'avait tant fait souffrir. Ce pauvre visage était seulement plus pâle encore, plus décoloré, et ces traits s'y marquaient en lignes plus accusées, qui allaient être des rides, qui n'en étaient pas encore. Il semblait que la maladie, en touchant à cette beauté autrefois idéale, l'avait fanée comme avec pitié, tant la mourante gardait de séduction féminine. C'était une poitrinaire, une condamnée, et c'était toujours ce charme de sveltesse élégante qui la faisait comparer par Francis autrefois aux fragiles statuettes de Tanagra. Triste présage et trop juste, car ces statuettes-là étaient destinées par les anciens aux tombeaux, et l'enveloppement frileux de tout le corps de Pauline dans sa longue mante, malgré le soleil, la meurtrissure de ses paupières, le tremblement de ses lèvres, la toux aussi dont elle fut secouée pour avoir marché un peu, disaient assez que ce dernier reste délicieux de grâce appartenait déjà à la mort. Elle-même le sentait sans doute. Il y avait une passion trop profonde, comme une fièvre dans le regard dont elle enveloppait sa fille à mesure qu'elle en approchait. Et pourtant elle avait gardé de la jeunesse dans sa maternité douloureuse, car, en souriant, elle fit un geste de silence à la bonne et elle put ainsi arriver à côté d'Adèle sans que cette dernière l'eût entendue venir. Elle posa sa main sur la chevelure de l'enfant qui se retourna, comme elle avait fait l'autre jour sous la caresse d'Henriette, d'un mouvement farouche. Elle vit sa mère, et l'illumination de toute sa physionomie, la pieuse ardeur avec laquelle elle prit la main amaigrie qui avait flatté ses cheveux, pour la baiser, l'empressement avec lequel ses petits bras enlevèrent la grande poupée afin de donner la chaise à Mme Raffraye, tout révéla cette affection exaltée que les enfants trop sensibles portent à ceux qu'ils sont menacés de perdre. Ils ne savent pas ce que c'est que de mourir, et on dirait que l'instinct de leur amour devine l'approche des éternelles séparations. Mme Raffraye fut sans doute une fois de plus touchée de cette tendresse que lui montrait ce petit cœur d'enfant apparu dans ces beaux yeux mouillés, car son sourire se fit mélancoliquement, infiniment doux. Elle s'assit, et tandis que la petite fille lui commentait la partie de tennis qui continuait, monotone et impeccable, elle jeta un coup d'œil circulaire sur les quelques spectateurs qui faisaient galerie autour du filet. C'est à cet instant qu'elle aperçut Francis Nayrac, qui, lui, n'avait pas bougé, haletant de curiosité douloureuse. Leurs yeux ne mirent pas à se croiser beaucoup plus de temps qu'une des balles lancées par les joueurs n'en mettait à voler d'une raquette sur l'autre. Ce temps suffit pour que le regard de Pauline pénétrât dans le cœur du jeune homme à la manière d'une lame aiguë et brûlante. Ses prunelles grises, d'un gris plus pâle encore dans la pâleur de son mince visage, n'avaient cependant exprimé ni la surprise, ni le mépris, ni la haine, ni aucun sentiment particulier. Sa pâleur ne s'était ni décolorée davantage, ni empourprée de sang. Ses lèvres n'avaient pas frémi. Seulement celle de ses mains qui, en ce moment, continuait de boucler les cheveux de l'enfant, s'arrêta de ce geste pour les serrer, et, de l'autre, elle l'attira contre elle, comme pour la défendre. Il n'est besoin ni de violentes explosions, ni de grandes phrases, ni d'un déploiement furieux d'énergie pour que deux êtres qui se retrouvent ainsi face à face après des années, sentent les émotions les plus poignantes du drame passer entre eux. Pauline et Francis s'étaient reconnus, — et cela suffit pour qu'un quart d'heure plus tard, quand il s'arrêta devant la porte du Jardin Anglais dans le landau de Mme Scilly qu'il était allé reprendre en hâte, le jeune homme eût encore un tremblement dans tout son corps. À peine se tenait-il debout. Qu'elle était cruellement juste la phrase qu'il se prononçait à lui-même en descendant de la voiture et lorsqu'il vit la silhouette de sa fiancée se dessiner, souple et gracieuse dans une toilette claire, entre les fûts élancés des verts palmiers: «Pauvre, pauvre Henriette!»
V
DANS LA NUIT