— «Combien était vil, combien n'était rien ce qu'ils ont aimé!...» Elle ajoutait: «À quoi me sert de reprendre tous ces souvenirs?... C'est le voisinage de cet homme qui en est la cause. Heureusement, ce sont les tout derniers jours...»

Dès la première heure, en effet, où elle avait su la présence de son ancien amant dans l'hôtel, de rester sous le même toit lui avait paru insupportable. À ce moment même, — oh! la triste ironie des ignorances réciproques sur lesquelles se terminent presque tous les amours! — le jeune homme se demandait par quels procédés il déjouerait la scélératesse et les ruses qu'il appréhendait de sa part, à elle. Un sentiment avait empêché Pauline Raffraye de changer d'hôtel, qui s'expliquait par la suite entière de cette tragédie morale. Il se reproduit chez tous ceux qui ont subi comme elle une trop outrageante méconnaissance de leur caractère. Elle avait jugé qu'en s'en allant elle paraîtrait rougir devant celui qu'elle considérait comme son mortel ennemi. Il lui avait semblé que de se retirer ainsi constituait une espèce de honteux aveu, une lâche désertion, et elle était restée. Puis, la rencontre avec Francis dans le jardin du Continental et le regard jeté par lui sur l'enfant avaient fait peur à la mère. Elle n'avait pas douté une minute qu'il n'eût retrouvé sur le visage d'Adèle cette ressemblance effrayante qui faisait qu'elle-même enfermait sous clef les portraits de son amie morte. Devant une si indiscutable évidence d'hérédité, — une de ces évidences qui sont quelquefois le supplice d'une femme adultère durant une longue vie, — Francis avait dû reconnaître son sang. Il se savait le père de la petite fille. Pauline avait prévu, dès le premier jour, que cette confrontation aurait lieu. Puis elle avait conclu, avec une grande tristesse: «Cela non plus ne lui fera rien.» Elle n'avait échangé qu'un coup d'œil avec le jeune homme et elle avait compris qu'il était bouleversé. Une appréhension affreusement pénible l'avait saisie alors, à la pensée que ce trouble pouvait aboutir à une tentative de rapprochement. Quoique ni le lendemain de cette rencontre, ni pendant les jours qui suivirent, Nayrac n'eût manifesté par un signe quelconque une pareille intention, la mère s'était sentie si mal à l'aise sous le coup de cette menace, que la rancunière fierté de la femme avait cédé. Elle s'était résolue à quitter l'hôtel et à louer, pour le reste de l'hiver, une petite villa que son médecin, la seule personne qu'elle vît à Palerme, lui avait indiquée à une extrémité du Jardin Anglais, dans le quartier par conséquent le plus éloigné du bord de la mer et du Continental. La nécessité de quelques réparations indispensables et le renouvellement partiel du mobilier avaient seuls retardé son installation, qui aurait lieu avant la fin de la semaine. Une fois chez elle, gardée par ses deux servantes et par un ménage du pays que le docteur lui procurait pour la cuisine et la voiture, aucune sorte de rapports ne serait plus possible entre elle et Francis, elle en était bien certaine, ni surtout entre Francis et l'enfant. Sa crainte que le jeune homme parlât seulement à la petite fille était si forte, qu'empêchée par sa faiblesse d'accompagner cette dernière, elle avait hésité à la laisser descendre au Christmas-tree du cavalier Renda. Puis elle s'était dit que Francis Nayrac, s'il assistait aussi à cette réunion, s'y trouverait enchaîné par la présence de sa fiancée et de Mme Scilly. Elle avait vu Adèle si désireuse de cette fête, et les occasions de divertissement étaient si rares dans leur mélancolique existence, qu'elle avait consenti à l'envoyer. Maintenant il était dix heures. L'enfant allait remonter et la mère souriait d'avance au plaisir qu'aurait goûté sa fille, en se répétant:

— «Nous aurons eu toutes les deux notre Noël, un peu de distraction pour elle, et pour moi sa gaieté...»

Elle en était là de ses rêveries, égarées entre les réminiscences de son triste passé et l'espoir d'un séjour plus calme dans la villa Cyané, — c'était le nom que le propriétaire avait donné à cette petite maison, par souvenir de Syracuse, sa patrie, et de la source dédiée à la nymphe aux yeux couleur du bleu des bluets, qui fut changée en fontaine pour avoir trop pleuré Proserpine. Cette délicate légende de l'antiquité romanesque avait tant plu à Pauline Raffraye!... — Elle entendit la porte de l'étroit vestibule qui précédait sa chambre à coucher s'ouvrir de ce mouvement doux, si contraire à l'habituelle brusquerie des enfants, et elle y reconnut la manière d'Adèle. Une précoce sollicitude pour sa mère faisait de cette petite fille, dans cet âge de vivacité où le geste suit la pensée avec une violence toute spontanée, une mignonne fée silencieuse, une elfe au pas à peine appuyé, qui allait, qui venait, sans jamais révéler sa présence par un bruit trop fort et dont pussent souffrir les nerfs de la malade. Cette surveillance continue, presque involontaire, de ses moindres gestes, était une caresse déjà pour la mère. Il semblait que l'enfant prît comme un soin d'annoncer son approche par une grâce d'attention et de ménagement. Un coup presque timide frappé à la seconde porte, et Adèle entra dans la chambre à coucher, avec une tendresse que disaient et ses prunelles brunes et son fin visage, et son sourire et tout son être d'où il émanait comme une idolâtrie. À cette expression, dont elle s'illuminait chaque fois qu'elle revenait après une absence longue ou courte, il était visible qu'elle ne vivait pas seulement pour sa mère. Elle vivait de sa mère. Quoiqu'elle arrivât d'un spectacle qui l'avait intéressée sincèrement et qu'elle tînt dans ses bras la poupée sicilienne dont elle était amoureuse, son premier instinct ne fut pas de parler d'elle-même ni des sensations qu'elle venait d'éprouver. Elle alla droit au lit en courant à peine; elle prit la blanche main que Mme Raffraye lui tendait, — cette main comme vide de sang et si amaigrie que les bagues trop larges glissaient autour des doigts fluets, — elle y appuya un long, un passionné baiser, tandis que son regard aimant fixait, caressait le pâle visage où sa rentrée avait ramené comme un reflet de jeunesse, et elle interrogeait:

— «Nous ne sommes pas restées trop longtemps?... Tu ne t'es pas ennuyée après moi?... Demande à Annette si je ne suis pas partie aussitôt qu'elle m'a dit l'heure?...»

— «Aussitôt,» insista la vieille bonne qui était entrée avec l'enfant. Son immobilité familière prouvait qu'elle était habituée à passer des heures en tiers entre la mère et la fille, non pas comme une servante, mais comme une humble amie, comme le chien qui se couche à vos pieds sans que vous y fassiez presque attention. Ce droit à la présence est le seul prix du dévouement qui éclaire son obscur regard, — dévouement instinctif, animal, silencieux!... Ce sont les seuls que supportent auprès d'elles les destinées brisées. Et la petite continuait:

— «Dis, si tu te sens tout à fait bien? As-tu déjà dormi un peu?...»

— «Je suis très bien,» répondit la mère. «Que je t'embrasse d'abord, et puis assieds-toi là pour me raconter ta soirée. T'es-tu amusée?...»

— «Oh! beaucoup! beaucoup!...» reprit l'enfant, et ses yeux quittèrent la malade pour fixer dans l'espace l'image du tableau qu'elle venait de contempler en réalité, et qui se transformait déjà en une grandiose vision de féerie, grâce à la magie de son enfantine mémoire. «Figure-toi,» racontait-elle, «qu'il y avait une foule, mais une foule, mille personnes peut-être... et au milieu du salon un arbre aussi haut que le vieux sapin du parc à Molamboz, et des bougies sur cet arbre, je ne sais pas, moi, plus de mille aussi, et des musiciens, de vrais acteurs, mis comme des pantins, qui dansaient en chantant, et un bonhomme Noël qui ressemblait au père Jean-Claude de chez nous et qui m'a apporté cette fille... Je vais la mettre à dormir avec l'autre cette nuit. Comme cela je serai sûre qu'elles seront bonnes amies demain... Et puis...» Elle s'arrêta quelques secondes. Ce mot d'amie, par une naturelle association d'idées, lui rappelait tout à coup le souvenir de sa voisine. «J'oubliais de te dire,» ajouta-t-elle, «que j'étais à côté d'une demoiselle si gentille!... tu te souviendras, je t'en ai parlé l'autre jour, celle que j'avais vue dans le jardin...»

— «Oui,» interrompit Annette avec un léger embarras. Elle savait trop que Mme Raffraye n'aimait guère les connaissances de hasard. «Madame l'a bien rencontrée aussi. C'est cette demoiselle de Paris qui passe l'hiver ici avec sa mère et son prétendu... On s'est trouvé placé à côté d'elle, parce qu'il faut dire à Madame qu'on vous donnait vos fauteuils et qu'on ne pouvait pas changer comme on voulait...»