— «Mon instinct de mère ne m'avait pas trompée,» pensa-t-elle. «Il veut se rapprocher de sa fille. Mais elle est à moi, à moi seule... Il ne l'aime pas. Il n'a pas le droit de l'aimer. Il ne s'en fera pas aimer. Je ne veux pas qu'il l'aime...» Et, prenant tout à coup Adèle dans ses bras, et la serrant contre son cœur d'une étreinte affolée, elle se mit à la couvrir de baisers, et elle lui disait: «Tu m'aimes, n'est-ce pas? Répète-le-moi. Répète que tu es heureuse d'être avec moi ici, que tu seras plus heureuse encore quand nous serons toutes deux seules, dans une maison rien qu'à nous, avec un jardin rien qu'à nous. Et puis, quand je serai guérie, n'est-ce pas que cela te fera plaisir de rentrer à Molamboz avec moi, toujours avec moi, rien qu'avec moi?...»
— «Toujours avec toi,» répondit l'enfant, dont le visage exprima une joie profonde, et qui, achevant de monter du fauteuil où elle s'était agenouillée jusqu'au lit de sa mère, s'y assit, et, tapie contre la maigre épaule de la malade, elle reprit à voix basse: — «Quand je serai grande, tu sais bien que je ne me marierai pas, pour rester avec toi toujours, rien qu'avec toi...» En répétant textuellement les paroles de sa mère, elle semblait comprendre ce qu'elle ne pouvait ni savoir, ni même soupçonner, que la pauvre femme redoutait une troisième présence entre elles deux. Jamais Pauline n'avait mieux senti par quel magnétisme cette précoce et singulière enfant lui était unie ni quel miracle d'amour faisait se répercuter les moindres mouvements de son cœur vieilli dans ce tout jeune cœur. Elle cessa de parler, mais elle pressa de nouveau Adèle d'une étreinte prolongée et passionnée qui embrassait à la fois, dans la grande fille d'aujourd'hui, tous les êtres qu'elle avait connus et aimés dans cet être si à elle. Oui, elle embrassait ainsi la chétive et misérable créature d'abord, triste rejeton d'un triste amour, dont elle s'était dit avant sa naissance qu'elle allait la haïr de la haine qu'elle portait au père. Puis elle avait entendu l'enfant gémir, elle lui avait donné son sein, et à la première goutte de son lait que cette petite bouche avait aspirée, elle avait senti une communion sacrée unir cette chair sortie d'elle à sa chair. Elle avait revécu pour pouvoir soutenir cette fragile vie!... Et elle embrassait encore, dans ce baiser du matin de Noël, l'Adèle de trois ans qui commençait de parler et de courir, et qui, jouant au printemps dans le vaste parc de Molamboz, avait toujours le gracieux instinct de tendre à sa mère les fraîches fleurs qu'elle cueillait, comme pour offrir, comme pour rendre à l'abandonnée, à la vaincue, la jeunesse, l'espérance, la joie, tout ce qui sourit, tout ce qui enchante, tout ce qui promet... Elle embrassait l'Adèle de six ans qui déjà priait auprès d'elle et pour elle, et qui, les mains jointes, le soir, à genoux dans sa longue chemise blanche, ressemblait à ces statuettes d'anges que la naïveté de la foi n'a jamais cessé d'évoquer sur les tombeaux. La douce petite n'était-elle pas agenouillée en effet sur le tombeau d'une Pauline Raffraye à jamais morte, de la femme qui avait cherché le bonheur dans la passion et qui n'avait rencontré sur les mauvais chemins que honte et que désespoir? Toutes ces filles qu'elle avait aimées l'une après l'autre dans sa fille, la malade les étreignait dans ce baiser, comme pour s'assurer que personne ne pouvait les lui prendre. Elle les serrait contre elle, avec cette plénitude de la complète possession d'une autre âme, — chimère que nous poursuivons tous à travers toutes les tendresses. La réalisons-nous jamais, sinon auprès de nos enfants lorsque nous ne les avons jamais quittés? De telles sensations sont trop puissantes pour ne pas nous donner le courage de défendre contre n'importe quel danger ces chères créatures pendant qu'elles sont à nous. Quand, après avoir encore causé quelques minutes, Adèle sortit de la chambre, Pauline avait reconquis le sang-froid qu'il lui fallait pour discuter la conduite à tenir envers Francis, longuement, précisément, lucidement.
— «Il ne peut rien faire,» conclut-elle après une méditation débarrassée cette fois de la fièvre hallucinante qui l'avait, durant la nuit, harcelée de folles hypothèses. «Ma fille est à moi de par les lois, comme ma maison, comme mon argent. Si cet homme est pris de remords maintenant, tant mieux. Qu'il souffre à son tour, ce n'est que justice. Je n'ai même pas à lui répondre. La vraie réponse c'est d'activer notre déménagement... Si celle-là ne suffit pas, s'il s'acharne à notre poursuite, je lui montrerai qu'il n'a plus devant lui la femme faible d'il y a neuf ans... C'est une mère contre laquelle il lui faudra lutter, et, s'il ne sait pas ce que vaut la volonté d'une mère, je le lui apprendrai...»
Le coup de fouet de cette résolution, où l'intensité de l'amour maternel avait pour auxiliaire les profondes rancunes de la femme autrefois outragée, rendit à la malade cette énergie physique qui lui manquait depuis des jours. Elle voulut, le matin même, aller en personne à la villa Cyané pour constater de ses yeux l'avancement des travaux. Elle eût pu s'y installer dans les vingt-quatre heures, n'était le retard de la fête. Après avoir parlé à l'homme chargé de la garde et lui avoir donné des instructions plus pressantes encore, elle rentra pour recommander aux femmes de chambre qu'elles préparassent les malles aussitôt, afin de n'attendre pas même une matinée de plus, même une heure dans cet hôtel maintenant détesté, quand la villa serait prête. Ni ce jour-là, ni le lendemain, elle ne quitta sa fille d'un pas, sous ce prétexte justement qu'Annette et Catherine se trouvaient occupées à ce hâtif emballage. Elle la conduisit elle-même à la promenade, bien sûre qu'en sa compagnie personne n'aborderait, ne regarderait seulement son enfant. Elle devait avoir trop vite la preuve que ses forces ne lui permettaient pas cette surveillance quotidienne, dont sa jalousie maternelle de ce moment lui faisait presque un besoin. Cette fête de Noël, dont les premières heures avaient été marquées pour elle d'une telle émotion, à cause de la lettre de Francis Nayrac, était tombée un mercredi. Elle devait entrer dans sa villa définitivement le samedi. D'être sortie, deux jours de suite, le matin et après le déjeuner, l'avait épuisée à un tel point que le vendredi elle se sentit trop faible, fût-ce pour une promenade en voiture, d'autant plus qu'un Sirocco s'était levé, un de ces vents que le voisinage trop proche de l'Afrique rend si cruels en Sicile. Ils semblent rouler avec eux toute l'asphyxie brûlante du désert. Après avoir gardé Adèle la matinée entière dans sa chambre, et la trouvant un peu pâle, elle pensa qu'elle ne l'exposerait à aucune rencontre si elle l'envoyait avec le coupé jusqu'à la villa sous la conduite des deux servantes, qui devaient y donner un dernier coup d'œil. Elle eut cependant la précaution de prévenir Annette, à qui elle dit son mécontentement pour la conversation de l'autre soir, et elle ajouta:
— «J'ai mes raisons pour que vous ne permettiez pas à ces dames en particulier de parler avec Adèle...»
— «J'obéirai à Madame,» répondit la vieille fille avec une physionomie de caniche grondé. L'appréhension d'une nouvelle faute à confesser se mélangeait dans la brave créature au regret de la première. «Mais alors,» continua-t-elle, «Madame sera peut-être fâchée. On ne savait pas. Ces dames avaient l'air si bien... Enfin il faut que je déclare à Madame que je n'ai pas cru mal faire en disant à la femme de chambre de ces dames que nous quittons demain...»
Quoique cet innocent bavardage lui fût en effet souverainement désagréable, parce que l'écho pouvait en parvenir jusqu'à Francis et lui apprendre trop tôt leur départ, Pauline calma de son mieux le remords de la fidèle bonne. Il révélait une si absolue soumission. Elle se reprocha de n'avoir point, dès le premier jour de son arrivée et par un morbide scrupule, donné cet ordre précis à la vieille fille. Elle était si sûre de ce dévouement qui ne discutait pas, qui ne cherchait pas de motifs aux instructions reçues. Mais quand il s'agit de volontés qui touchent de trop près aux mystères les plus douloureux de notre vie, de seulement les énoncer devient quelquefois un effort auquel nous ne nous résignons qu'à la dernière extrémité. Depuis la lettre reçue l'autre matin, Pauline était arrivée à cette extrémité. Du moins elle vit partir sa fille et ses deux gardiennes sans la moindre appréhension. Elle était bien certaine que son désir, cette fois, serait accompli, et que, dans une heure, la petite lui reviendrait, ayant pris un peu d'air dans l'assez vaste jardin attenant au villino. Et elle-même, elle commença d'utiliser cette heure de complète solitude, en procédant à de petits arrangements plus personnels. Elle allait, enveloppant des cadres, déchirant des factures, jetant au feu quelques papiers et ne s'apercevant pas du temps qui passait, quand il lui sembla entendre que l'on frappait à la porte du salon, puis que cette porte s'ouvrait et se refermait. Elle se dit que sans doute quelque domestique apportait un paquet ou bien une lettre. De sa chambre elle demanda qui était là, et, comme on ne répondait point, cette idée absurde lui traversa l'esprit, que Francis Nayrac, ne recevant pas de réponse à sa lettre et ayant appris qu'elle quittait l'hôtel, avait vu sortir la petite et les deux bonnes, puis qu'il avait voulu profiter de sa solitude pour la forcer à une explication. Mais non! Une pareille audace et si contraire à ce que doit un homme bien élevé n'était pas possible, même de lui. Elle haussa les épaules à la chimère de sa propre imagination, et elle demanda de nouveau: «Qui est là?...» Pas de réponse encore. Elle pensa que, bien plutôt, un des locataires de l'hôtel s'était, comme il arrive, trompé de chambre, et que, s'apercevant de son erreur, il avait refermé la porte aussitôt après l'avoir ouverte. À tout hasard, elle voulut vérifier par elle-même et elle passa dans le salon... — Francis Nayrac était devant elle!...
Le jeune homme se tenait debout, la main appuyée sur une table où la petite Adèle avait disposé les cadeaux reçus trois jours auparavant. Si Pauline avait gardé à travers le saisissement dont elle était secouée toute entière la force d'observer et de raisonner, elle aurait trouvé dans un détail bien vulgaire, mais bien significatif, la preuve du coup de folie qui l'avait précipité à cette démarche insensée. Il était monté chez elle sans chapeau. Évidemment il avait su le très prochain départ de Mme Raffraye. Il avait aperçu les deux femmes de chambre s'en allant avec la petite fille, et il était venu, sûr de la trouver seule, non pas pour la menacer, comme elle pouvait s'y attendre, et pas davantage pour engager avec elle une conversation d'habileté ou de diplomatie. Son visage contracté, ses yeux douloureux, ses lèvres tremblantes, tout dans sa personne disait qu'il ne voulait rien, qu'il ne projetait rien. Une irrésistible impulsion lui avait fait prendre le seul moyen d'obtenir, d'arracher à Pauline... quoi? Un aveu, une promesse, une espérance? Il l'ignorait lui-même. À un certain degré de fièvre intérieure, l'on devient malade si l'on n'agit point, si quelque démarche frénétique ne traduit point au dehors le mouvement d'idées dont on est comme dévoré. La passion paternelle, si étrangement entrée dans ce cœur par le coup de foudre d'une saisissante reconnaissance, l'avait déjà exalté jusqu'à ce degré-là. Mais cette passion soudaine et ses ravages, cette solitaire et silencieuse agonie d'une âme déchirée entre la plus chère espérance d'avenir et l'apparition d'un grand devoir méconnu dans le passé, tous les épisodes follement rapides de cette silencieuse tragédie intérieure, Pauline ne pouvait pas les deviner rien qu'à la vue de cet homme qu'elle avait tant appris à redouter. Elle comprit seulement qu'il se permettait la plus monstrueuse violation de sa liberté, et ce fut d'un accent où vibraient toutes les énergies de la colère et de la fierté qu'elle lui dit:
— «Vous allez sortir, monsieur, et tout de suite... Ou bien je sonne. Je suis ici chez moi et je ne veux pas vous recevoir... Allez-vous-en...»
Tandis qu'elle lançait cette brutale injonction qu'accompagnait un regard plus dur encore, Francis avait frissonné, comme si, arrivé dans cet appartement sous le coup d'un véritable accès de somnambulisme, cette violence l'eût soudain rappelé à la sensation de la réalité. Il serra le bord de la table sur laquelle il s'appuyait, pour s'empêcher de tomber. Mais il continua de se taire et il ne fit pas un mouvement du côté de la porte. Avec une énergie plus implacable, Pauline répéta: — «Vous allez sortir...» — et, sans le quitter de ses terribles yeux, la main tendue, d'un pas décidé, elle marcha vers le coin de la chambre où se trouvait le timbre électrique. Quelques secondes de plus, et elle sonnait. Cette fois, il ne lui laissa pas le temps d'agir, et, d'un geste tout ensemble brusque et suppliant, il lui prit le bras pour l'arrêter: