Il y a dans ces insensés voyages entrepris de la sorte, avec l'égarement d'une passion qui ne peut plus supporter l'absence, une minute toujours affreuse. C'est celle qui succède immédiatement à l'arrivée, alors qu'éperdus d'impatience, dévorés d'une ardeur qui touche au délire, nous nous heurtons à quelqu'un de ces petits obstacles matériels qui mettent encore une dernière et nouvelle distance entre nous et la personne vers laquelle l'amour nous précipita de cette course affolée. Pour Francis, l'énervement de ces derniers petits obstacles fut d'autant plus cruel que des subalternes s'y trouvaient mêlés. Ce fut d'abord le concierge du Continental, dont la surprise mal dissimulée fit comme une piqûre de plus dans la grande plaie saignante du cœur du jeune homme. Le drame de sa vie ne pouvait cependant avoir échappé tout entier aux serviteurs de cet hôtel, c'est-à-dire d'une maison ouverte de toutes parts aux curiosités et aux commentaires. Nayrac le savait d'avance et il en souffrit. Et davantage de se retrouver devant le vieux Vincent qu'il fit appeler aussitôt pour le prier de remettre à la comtesse un billet hâtivement griffonné. Durant ses longues et tendres fiançailles, il avait goûté une douceur intime à la familiarité de vieux domestique, avec laquelle le traitait l'ancien soldat. La contrainte et l'étonnement qu'il lut sur cette physionomie du fidèle valet de chambre renouvelèrent son horrible sensation des choses les plus vivantes et les plus délicates de son cœur jetées en pâture à des racontars d'office. Et puis quel contraste entre ses habitudes d'autrefois, quand il entrait dans le salon de Mme Scilly comme si c'eût été le sien propre, et cette obligation aujourd'hui de s'y présenter comme un étranger! Il avait regagné sa chambre pour attendre la réponse à son billet. Tandis que la servante d'étage préparait son lit et que le garçon allumait le feu, il se rappela comment, au matin de sa première arrivée, quand il venait de Paris rejoindre sa fiancée, il avait trouvé cette chambre parée de fleurs, si gaie, si coquette dans la lumière bleue du matin. Qu'elle était triste à regarder maintenant à la lueur des bougies, dans le désordre de cette rentrée improvisée! Et pourquoi Vincent tardait-il tant à revenir? Enfin le brave homme retourna pour l'avertir que la comtesse l'attendait. Que n'eût pas donné Francis pour savoir si Henriette était là?... Il ne pouvait pas même poser cette question! Mais déjà la porte de l'antichambre s'ouvrait devant lui, puis celle du salon. Cette grande pièce vide lui serra le cœur de la même façon que tout à l'heure sa chambre, mais plus douloureusement encore. Une seule lampe en éclairait la nudité, affreuse à voir à cause de son luxe criard, maintenant qu'on en avait retiré la masse des petits objets féminins qui lui donnaient une physionomie vivante. Tout avait disparu: les étoffes qui voilaient de leurs nuances passées l'éclat battant neuf du meuble rouge, les portraits qui rendaient personnel le moindre coin de table ou de console, les bibelots qui rappelaient dans ce salon de hasard l'autre salon, celui du vrai home, les livres qui aidaient à charmer la longueur des veillées, les bouquets dont le rangement révélait seul le gracieux génie d'Henriette. Au milieu de ce qui était pour Francis un véritable désert, la comtesse se tenait debout, mais seule, et le visage bouleversé d'inquiétude:
— «Ah! mon pauvre enfant,» dit-elle en s'avançant vers le jeune homme, «vous n'avez donc pas reçu nos lettres?...»
— «C'est parce que je les ai reçues que je suis venu,» répondit-il. «Je veux parler à Mlle Scilly une fois encore. Je ne peux pas me séparer d'elle ainsi, et elle ne peut pas non plus ne pas penser qu'un accusé a pourtant le droit de se défendre... Je vous en supplie, faites qu'elle m'écoute, quand ce ne serait que cinq minutes, ici, devant vous... Ensuite, je vous en donne ma parole, quoi qu'elle ait décidé, je n'essayerai plus de la fléchir, mais par pitié, cette fois encore, cette dernière fois...»
— «Hélas!» répondit la mère en secouant la tête, «je viens d'essayer, moi, tout à l'heure, quand j'ai reçu votre petit mot... Vous ne savez pas contre quelle implacable résolution je me suis de nouveau brisée. Elle m'a déclaré qu'elle ne sortirait plus de sa chambre que pour aller au bateau. Je ne peux pourtant pas, moi non plus, la contraindre à vous parler, et vous êtes trop honnête homme pour vouloir l'aborder en public et malgré elle... Écoutez, Francis,» continua-t-elle, «si j'ai vraiment été bonne pour vous comme vous me le disiez encore dans votre dernière lettre, si vous avez pour moi les sentiments de reconnaissance dont vous m'assuriez, c'est moi qui vous en supplie, laissez-nous partir sans tenter un effort pour la revoir, qui n'aboutirait qu'au plus inutile des scandales. Et j'ajoute au plus dangereux... Elle a été si souffrante! Elle est encore si nerveuse! — Ah! Ne me la tuez pas, et pour rien, car je vous le jure, et j'ai le droit de vous demander de me croire, elle mourrait avant d'être revenue sur une volonté que le temps seul a quelque chance d'amollir...»
— «Mais, du moins,» reprit le jeune homme, «m'autorisez-vous à lui écrire?... Puis-je obtenir que vous lui remettiez une lettre avant qu'elle s'en aille?...»
— «J'y ai pensé, croyez-le,» dit la mère, «et je lui ai demandé ce qu'elle ferait si elle recevait une lettre de vous. — «Je la brûlerais sans la lire,» a-t-elle répondu...»
— «Mon Dieu,» gémit-il en se laissant tomber sur une des chaises de ce salon où il avait été si heureux, «que devenir alors? Depuis ces douze jours j'ai cruellement souffert, mais je vivais d'espérance. Je n'acceptais pas cette idée que tout serait rompu entre nous, sans un mot, rien qu'un mot, un seul...»
— «Il faut espérer encore,» dit la mère, «espérer et avoir confiance en moi...»
XIII
L'AUTRE RIVAGE DE LA TERRE PROMISE