Elle était donc venue rue de Varenne, ce matin-là, qui était un lundi, vers les onze heures, soi-disant pour embrasser la «chère cousine» avant le déjeuner et combiner avec elle leurs courses de l'après-midi. Il y avait exactement treize jours qu'à la même heure, et cette fois-là bien par hasard, elle avait posé à Valentine la même question: «Veux-tu que nous sortions ensemble?» et que celle-ci lui avait répondu: «Je ne peux pas», en donnant comme prétexte une corvée de visites. Dès son entrée dans le petit salon, attenant à la chambre à coucher, où Mme de Chaligny vaquait avant le déjeuner à sa correspondance, Jeanne demeura saisie d'un pressentiment. Sa cousine portait exactement la même toilette que cet autre jour. L'émotion de l'espionne fut si vive que sa voix tremblait pour formuler sa simple demande. Elle était sûre d'avance du «Je ne peux pas...» de la réponse, et quand elle l'eut entendu, à peine si elle eut la force de prononcer ces quelques mots d'insistance: «Pourquoi? Qu'as-tu donc à faire?...» auxquels Valentine opposa une explication plus vague:

—«Non, vraiment, je ne peux pas; j'ai deux ou trois rendez-vous que je ne saurais remettre...»

Jeanne n'essaya pas de l'interroger davantage, de peur d'éveiller une méfiance qui eût déjoué le plan conçu dans son esprit pour le moment où elle verrait le joint à une enquête plus active. Ce plan consistait, le jour où elle aurait saisi les signes espérés, à se poster brutalement dans une voiture aux rideaux baissés, à l'angle du boulevard des Invalides et de la rue de Varenne, et à suivre l'équipage de Mme de Chaligny quand celle-ci sortirait. L'envieuse avait bien pensé, dans sa frénésie de savoir enfin, à employer ce moyen abject sans attendre le signe et chaque jour, jusqu'à la réussite. Son bon sens lui avait démontré qu'une pareille opération n'avait de chance d'être efficace que si elle ne se renouvelait pas trop souvent. Un fiacre qui suit un coupé de maître n'est pas remarqué une première fois. A la troisième, à la quatrième, la personne qui est dans le coupé s'aperçoit de la poursuite, ou bien c'est le cocher, le valet de pied. Mais le jour en question, ayant surpris sa rivale dans une toilette, significative pour elle jusqu'à la certitude, comment Jeanne eût-elle hésité? Elle avait quitté Valentine à onze heures et demie. Elle savait que celle-ci déjeunait à midi un quart, et qu'elle commandait d'habitude sa voiture pour deux heures et demie. Dès une heure trois quarts, elle se tenait au poste d'observation qu'elle s'était fixé, ayant eu le courage, car c'en était un pour une femme de son rang, de passer avec un cocher un de ces pactes qui établissent entre la personne qui l'offre et celle qui l'accepte une si avilissante complicité:

—«Mais votre cheval aura-t-il la force de suivre deux chevaux qui iront très vite?...» avait-elle demandé, le marché conclu.

—«Mettez cinq francs de plus, la petite dame», avait répondu l'homme, «et ce serait un auto que, dans Paris, s'entend, il ne nous perdrait pas...»

Cette familiarité d'un inférieur, au niveau de qui ce dialogue l'abaissait, fit rougir Mme de La Node. Elle ne renonça pas pour si peu à un projet dont elle n'attendait pourtant pas un résultat aussi définitif et aussi facile. Sa crainte que la bête attelée à cette voiture de hasard ne pût pas suivre les juments anglaises de sa cousine se trouva vaine, et la vantardise du cocher n'eut pas lieu d'être mise à l'épreuve, par ce simple fait qu'à deux heures Mme de Chaligny sortit en effet de son hôtel, mais à pied. De son fiacre, par l'interstice du rideau de soie bleue, élimé et taché, que sa main nerveuse écartait à peine, l'autre la vit qui venait sur le trottoir, lentement, paisiblement, en femme qui profite du beau temps sec pour marcher un peu. Elle ne parut même pas prendre garde à l'anomalie que représentait, dans ce quartier si peu propice aux aventures parisiennes, la silhouette d'un coupé aux stores fermés, immobile à l'extrémité de la vertueuse rue de Varenne. Car elle traversa le boulevard sans se retourner, gagna le petit jardin des Invalides, qu'elle longea de cette allure toujours indifférente. Mme de La Node, qui avait dit à son cocher de descendre cette même avenue au pas, ne perdait pas un geste de la promeneuse. Déjà sa certitude du matin commençait de l'abandonner. Elles avaient toutes deux une grand'tante, une vieille comtesse de Nerestaing, qui demeurait au quai d'Orsay, de l'autre côté de l'Esplanade. Valentine allait-elle tout bonnement rendre ses devoirs à cette douairière?... Mais non. Au lieu d'obliquer dans cette direction, elle se dirigeait vers le boulevard de La Tour-Maubourg. Elle n'y fut pas plutôt arrivée qu'elle arrêta, elle aussi, un fiacre qui passait. Le cœur de Jeanne battait à l'étouffer. Dans quelques instants, elle saurait si sa cousine faisait simplement une course dont l'idée lui était revenue en route, ou bien si elle fuyait vers ce rendez-vous caché, seule explication plausible de son abandon de ses gens, l'autre jour, et de son mensonge. Valentine avait pris un fiacre dont la caisse, peinte en jaune, permettait la poursuite d'autant plus aisément qu'il avançait au trot lent d'une bête très fatiguée. Il alla le long de ce boulevard de La Tour-Maubourg d'abord, puis de l'avenue Duquesne, pour contourner le chevet de Saint-François-Xavier et gagner, un peu au delà, le long boyau populaire de la rue de Vaugirard, qu'il ne quitta plus jusqu'au Luxembourg. Jeanne, dont la voiture roulait à vingt mètres en arrière, était sûre maintenant qu'elle tenait la véritable piste. Elle vit le fiacre jaune s'engager dans la rue de Médicis, dans la rue Soufflot. Il suivait le mur des vastes cours du lycée Henri IV. Des noms, que jamais Mme de La Node n'avait même entendus, défilaient sur les plaques d'angle: «Rue Clovis... Rue de la Vieille-Estrapade... Rue Thouin... Rue Mouffetard...» Encore quelques tours de roue, la bruyante artère de la rue Monge était traversée, et la voiture enfilait cette fin de la rue Lacépède qui débouche en face du Jardin des Plantes. Elle s'arrêta. Mme de Chaligny en descendit et paya la course, avec une monnaie préparée à l'avance,—autre petit signe qu'elle voulait se débarrasser vite de son cocher.—Mais ne se rendait-elle pas à la Pitié, dont la façade grise se dressait un peu plus loin à droite? Jeanne, de qui la voiture avait continué et stationnait maintenant près de la grille du jardin, eut un moment l'idée que sa cousine allait passer le seuil de l'hôpital. L'hypothèse d'un mystère de charité qu'elle avait formée, on se souvient, une première fois déjà, presque malgré elle, et rejetée de toute la force de sa haine, était-elle donc la vraie?... Non encore. Mme de Chaligny avait simplement attendu sur le seuil que son fiacre partît. A présent, elle remontait à pied le mince trottoir de la rue Lacépède. Elle fit de la sorte cinquante pas peut-être, et Jeanne la vit qui sonnait à la porte d'une maison petite, à deux étages. La porte s'ouvrit. La marquise, qui avait paru jusque-là étrangère à tout désir de se cacher, lança cependant autour d'elle le regard circulaire de la femme qui veut être bien sûre qu'elle n'est pas reconnue,—et elle disparut derrière le battant refermé.

Mme de La Node avait assisté à ce manège, autant du moins que l'éloignement forcé de son poste d'observation le lui permettait, avec une joie cruelle, une joie de prise, qui se mélangeait néanmoins à trop d'étonnement pour être complète. Par son expérience personnelle et par les confidences d'hommes qu'elle avait pu recevoir, elle était trop initiée aux conditions habituelles des secrets bonheurs parisiens. Comment n'eût-elle pas été déconcertée jusqu'à la stupeur par le quartier où sa cousine avait ses rendez-vous? La plus élémentaire prudence interdisait un pareil choix, d'autant plus compromettant qu'il était plus excentrique. Descendue de sa voiture elle-même, et marchant le long du pauvre trottoir que Mme de Chaligny avait suivi quelques instants auparavant, Jeanne regardait les obscures boutiques de ce commencement du faubourg Saint-Marcel: ici une blanchisseuse, au linge rare et pauvre; plus loin, une échoppe de revendeur; là-bas, une teinturerie au rabais; ailleurs, un étalage de journaux à cinq centimes. Le tassement des bâtisses, sans doute contemporaines de l'époque où Mme de Miramion construisait à côté Sainte-Pélagie, aujourd'hui détruite; l'humidité des allées, les suintements des crépis éraillés, tout dans l'aspect de la vieille rue attestait d'humbles existences pour lesquelles les visites plus ou moins régulières d'une femme jeune, jolie, supérieurement élégante, devaient faire événement. Le caractère même de la maison où Mme de Chaligny venait d'entrer était de nature à provoquer la curiosité, et, par suite l'enquête, avec les conséquences de chantage qui risquaient presque inévitablement d'en découler. C'était un pavillon, isolé entre deux constructions plus hautes, avec un mur qui le prolongeait d'un côté. Les branches jaunies d'une demi-douzaine de tilleuls assez grands dépassaient la crête, et révélaient le luxe d'un petit jardinet. Ces étroites et presque microscopiques enclaves de verdure abondaient encore, voici vingt-cinq ans, sur ce versant sud-est de la Montagne Sainte-Geneviève. C'étaient les minuscules débris, sauvés par quelque hasard, de ces vastes parcs appartenant à des couvents, que George Sand a décrits avec tant de poésie dans l'Histoire de ma Vie. La communauté des Augustines anglaises, où la romancière fut élevée, était tout auprès,—tout auprès l'immense potager des dames de la Miséricorde, dont elle célèbre «les raisins dorés et les œillets panachés». Et puis, ces pavillons à jardinets ont disparu les uns après les autres. Celui-ci, à cette extrémité de la rue Lacépède, n'avait pas dû être plus remarquable autrefois que ceux de la rue Rollin et de la rue des Boulangers. Aujourd'hui sa survivance était une bizarrerie et qui nécessairement attirait l'attention. Mme de La Node passa et repassa plusieurs fois sur le trottoir opposé pour considérer l'endroit avec une attention qui ne fit qu'accroître sa surprise. Le pavillon avait deux fenêtres au rez-de-chaussée, à côté de la porte, et trois à chacun des deux étages au-dessus. Les croisées d'en bas étaient garnies de verres dépolis et protégées par des ferrures; celles du premier et du second n'offraient aucune autre particularité que cette légère différence de couleur entre les vitres qui atteste la très grande vétusté de certains carreaux. Des rideaux blancs à fleurs tombaient par derrière. D'autres rideaux d'étoffe les doublaient, relevés par des embrasses. On voyait seulement l'envers de la satinette crème et la frange, rouge ou bleue, suivant les pièces. Les passants, étrangers au quartier, s'il en était qui s'arrêtassent devant cette façade, imaginaient, sans doute, un de ces doctes intérieurs bourgeois, celui d'un savant ou d'un professeur, tels que le voisinage du Muséum, de deux grands lycées et de la Sorbonne, les multiplie, entre le Luxembourg et le Jardin des Plantes. Mais qu'un pareil logis servît d'abri aux amours d'une authentique marquise, venue ici d'un des plus nobles hôtels du faubourg Saint-Germain, c'était une hypothèse extraordinaire jusqu'à l'invraisemblance. Il fallait à Jeanne de La Node presque un effort pour se persuader qu'elle était bien là, qu'elle avait bien vu Valentine de Chaligny poser sa main sur cette poignée de fer qui pendait à une chaîne, à la vieille mode,—sonner,—pousser cette porte au milieu de laquelle une ligne de cuivre marquait l'ouverture d'une boîte aux lettres, destinée à recevoir le courrier, sans que le facteur entrât,—franchir ce seuil exhaussé de trois marches au-dessus du trottoir... En ce moment, elle était dans une de ces chambres closes. Auprès de qui? Quel était l'homme de leur monde, arrivé dans cette maison quelques instants avant elle? Il le fallait, puisqu'on était venu lui ouvrir. Ou bien cette maison abritait-elle quelque aventure plus romanesque encore? Valentine avait-elle, par suite de circonstances qu'aucune personne de sa société ne soupçonnait, formé une liaison hors de sa caste? Retrouvait-elle ici un jeune homme qui n'allait jamais chez elle? Qu'il s'agît d'une intrigue d'amour, en effet, la chose n'était plus douteuse. Rien au monde ne s'opposait à ce qu'elle vînt devant cette porte, avec sa voiture, dans cette rue pauvre mais parfaitement décente, si elle y venait pour un motif avouable, et le caractère, sinon riche, du moins très convenable de la maison excluait aussi l'idée d'une visite de charité. Valentine était auprès d'un amant. Quel amant?

Une telle véhémence de curiosité possédait Jeanne qu'oubliant toute prudence elle se tenait immobile, sur ce trottoir, la tête levée, au risque d'être aperçue de l'intérieur, si quelqu'un s'avisait de regarder dans la rue, à travers les rideaux. Elle aurait peut-être, dans sa fièvre d'en savoir davantage, sonné elle-même à la porte mystérieuse, offert de l'argent aux boutiquiers voisins pour les faire parler, si un événement nouveau n'avait soudain donné une réponse à la question qu'elle se posait et se reposait: l'arrêt d'une voiture devant cette maison dont elle dévorait des yeux la face énigmatique et muette. C'était un coupé de remise d'où s'élança un homme encore jeune qui se reprochait évidemment d'arriver en retard, car, ayant tiré sur la chaîne, et durant le temps que l'on mit à lui ouvrir, il consulta sa montre, avec un hochement de tête. Il se précipita, aussitôt le battant poussé, pas assez vite cependant pour que Mme de La Node n'aperçût des tableaux et des tentures, un escalier avec un tapis,—mais pas même la silhouette de la personne arrivée à l'appel de la sonnette. A peine si elle avait pu distinguer les traits de l'homme: un visage intelligent et maigre, tout glabre, des cheveux encore très noirs, quoique ce masque portât quarante ans, des yeux bruns qui luisaient sur un teint gris avec un éclat singulier. Ils avaient croisé les yeux de Jeanne, et, sous ce regard, celle-ci s'était sentie rougir. Pour n'avoir pas l'air d'espionner, elle avait fait quelques pas, comme quelqu'un qui n'est pas sûr de son chemin. A quelle classe sociale pouvait appartenir cet homme dont elle ne doutait pas qu'il ne vînt rejoindre Valentine de Chaligny? Il lui avait semblé très bien mis, et cependant elle n'avait pas eu la sensation d'un personnage de son monde. Elle avait marché dans la direction de la rue Monge avec l'idée que l'inconnu l'aurait remarquée et ouvrirait peut-être la croisée pour vérifier si elle était encore là. Elle tourna la tête et constata que les fenêtres de la petite maison restaient closes. La voiture qui avait amené l'homme ne s'en allait pas. La tentation la saisit de ne pas s'en aller, elle non plus, et d'attendre que Valentine ou l'inconnu reparussent,—peut-être tous les deux. Mais qu'apprendrait-elle de plus? Et pourquoi s'exposer à les avertir?... Elle tenait la preuve tant désirée. Elle n'avait plus maintenant qu'à chercher quel usage en faire? Et déjà elle était remontée dans un autre fiacre, et elle retournait vers le Paris aristocratique,—leur Paris à sa cousine et à elle.—L'image de l'étrange endroit où cette cousine avait caché le roman de sa vie lui aurait paru un songe si la mauvaise voix intérieure à laquelle dans son premier sursaut de conscience elle avait répondu: «Je ne ferai pas cela», n'avait recommencé à lui prononcer des paroles trop nettes, trop précises, trop mêlées aux réalités quotidiennes de sa vie, et aux intérêts les plus positifs de son avenir. Elle avait le moyen de perdre Valentine auprès de Norbert. Ne l'utiliserait-elle pas?

V

LA LETTRE ANONYME