—«Et si elle ne te reçoit pas?...»

—«Elle me recevra,» fit la jeune femme avec une certitude qu'elle commenta d'un regard de triomphe, quand la femme de chambre fut revenue dire: «Madame la marquise attend madame la baronne.» En dépit pourtant de sa hardiesse, native et jouée, la maîtresse était très nerveuse en allant ainsi chez la femme légitime. Quoiqu'elle crût bien tenir, depuis la veille, un sûr moyen de parer aux pires reproches de sa rivale, celle-ci était chez elle, et Jeanne marchait peut-être au-devant d'une scène extrêmement pénible, qui risquait d'être décisive pour son avenir. Si, par exemple, Valentine lui faisait un affront trop dur et qu'elle vît Norbert ne pas prendre son parti?... Aussi son pouls battait-il à coups répétés quand elle entra dans la chambre, où les rideaux baissés maintenaient l'obscurité des migraines, pas assez pour que la nouvelle venue ne s'aperçût pas de l'extrême pâleur de sa cousine. Mme de Chaligny était couchée, ses beaux cheveux blonds tressés dans une lourde natte qu'elle ramenait sur le bas de son visage, comme pour cacher sa bouche et ses joues. Ceux des traits qui restaient visibles se noyaient dans la pénombre, mais pas ses yeux, où brûlait le feu fixe d'une fièvre. Certes, la jeune femme possédait une rare force de caractère, mais elle recevait celle dont elle savait depuis la veille les relations avec son mari! Quoique résolue à paraître toujours les ignorer, son saisissement à cette approche fut trop profond. Involontairement ses paupières s'abaissèrent sur ses prunelles, et un tressaillement convulsif agita son corps sous la guipure du couvre-lit. Sa souffrance était trop évidente pour que même sa calomniatrice pût, à cette seconde, la taxer de comédie. Si Valentine avait réellement vu Jeanne, la veille, debout à la porte de la petite maison de ses rendez-vous et si elle savait son secret surpris, son trouble n'était-il pas trop naturel, et trop naturel qu'elle eût voulu admettre son ennemie en face d'elle, quand même, pour savoir, elle aussi, à quoi s'en tenir? Sinon, pourquoi ce retrait involontaire de sa joue brûlante, cette instinctive contraction de tout son être qu'elle expliqua, en disant d'une voix presque brisée,—pourquoi encore?

—«Je suis si nerveuse!... J'ai passé une très mauvaise nuit. Je ne peux rien supporter, ni lumière, ni attouchement...»

—«Qu'as-tu donc?» demanda Jeanne.

—«Une grande fatigue, rien de plus,» dit l'autre, «c'est ce premier froid qui m'aura saisie... et un horrible mal de tête. Mais j'ai désiré te voir», continua-t-elle, «pour m'excuser de t'avoir fait faux bond à l'Opéra. Je ne pouvais pas... Tu es restée jusqu'à la fin?...»

—«Oui,» dit Jeanne.

—«Et tu as ramené Norbert?» fit Mme de Chaligny. «Il avait décommandé la voiture...»

—«Nous y sommes,» pensa Mme de La Node. «Elle m'a reçue pour me poser cette question. Est-ce un prétexte à une scène?... Une scène? Elle ne l'aura pas...» Et à haute voix:—«Mais non. Je le lui ai offert. Il a refusé. Il avait à passer au cercle...»

Il lui sembla—le demi-jour est si trompeur!—qu'une vive rougeur était montée aux joues décolorées de Mme de Chaligny et qu'une émotion étrange passait dans ses yeux. La maîtresse suivait son idée, et elle n'interpréta pas ces signes, si faciles pourtant à comprendre. Elle n'y vit pas la preuve que Norbert avait deviné juste et que leur trahison, à elle et à son complice, venait d'être révélée, d'une manière foudroyante, à celle qu'ils avaient si aisément abusée! Un concours de circonstances très ordinaires avait produit cette révélation, tôt ou tard inévitable, mais sa coïncidence avec la découverte que Jeanne avait faite elle-même la veille donnait à cet événement une gravité capitale. Voici les faits, dans leur simplicité:—Jules de La Node, comme le prévoyait sa femme, pensait, lui aussi, à rétablir, par un nouveau et riche mariage, ses affaires d'argent, de plus en plus compromises. Une occasion s'était offerte. Il fallait—Jeanne l'avait prévu également—que le jugement de leur séparation fût converti en un jugement de divorce. La Node avait appréhendé que sa femme ne soulevât des difficultés. Il savait, par la rumeur publique et par des renseignements plus précis, sa liaison avec le mari de leur cousine. Il n'avait, d'autre part, gardé dans la famille de Jeanne qu'une relation suivie avec la tante de Nerestaing qui, par aversion pour les procédés de sa petite-nièce à son égard, avait pris le parti du mari. La Node avait pensé que la douairière serait le plus sûr messager pour une négociation aussi délicate. Il était allé chez elle, la charger de faire savoir à Mme de La Node qu'elle eût à ne pas s'opposer à sa demande de divorce, sous la menace d'un scandale. Il avait dit quel scandale, et donné ses preuves. Littéralement affolée par cet entretien et persuadée que Valentine n'ignorait rien, mais supportait tout à cause des enfants, la vieille Mme de Nerestaing était arrivée rue de Varenne... Jeanne avait devant elle le résultat de cette démarche. Elle ne la savait pas dans son exactitude, et, l'eût-elle sue, les données lui manquaient pour calculer la force du contre-coup dans l'âme profonde de sa compagne d'enfance. Elle savait moins encore la noblesse de cette belle âme. Ce qu'elle croyait connaître, en revanche, d'un coupable secret, caché sous ces dehors de grâce et de fierté, lui fit traduire à contre-sens et cette rougeur et ce regard de sa victime. Elle n'y aperçut pas la pathétique secousse d'un cœur qui se débat dans l'agonie noire du doute et pour qui le moindre motif d'espérer est un sursaut vers une lumière:

—«Elle ne s'attendait pas à cette réponse,» se dit-elle. «Que va-t-elle trouver maintenant?... Si je lui parlais de la rue Lacépède, moi? Mais m'a-t-elle vue devant la maison?... Peut-être ne sait-elle pas que j'ai surpris son intrigue, et veut-elle simplement, elle aussi, se rendre libre, en saisissant comme prétexte notre intimité?...» Et tout haut, avec toutes les caresses de la plus tendre amitié dans l'accent: «Je ne peux rien faire pour toi, ma pauvre chérie, pas de courses? Pas de commissions?...»