—«Rue Lacépède? Qu'est-ce que c'est que cette rue?...» se demandait Chaligny après avoir repassé en imagination les quelques membres de son club avec lesquels il était en termes équivoques. Son soupçon n'avait pu se fixer sur aucun d'eux. On le voit, il suivait la pente: il commençait de méditer non plus sur l'origine de la lettre, mais sur le fond. Il alla prendre dans le fumoir, qui était de plain-pied avec sa chambre, un annuaire où se trouvât la nomenclature de toutes les rues parisiennes, avec la mention du quartier où elles sont placées et des autres artères où elles s'embranchent. Il eut tôt fait d'y découvrir le renseignement qu'il cherchait: «Rue Lacépède, cinquième arrondissement.—Rue Geoffroy-Saint-Hilaire», et, au-dessous, comme première adresse: «1, Hôpital de la Pitié.» Cette indication lui permettait du moins de situer la maison que le dénonciateur anonyme lui enjoignait ironiquement de surveiller. L'idée de l'hôpital s'associa aussitôt pour lui à celle du Jardin des Plantes qu'il connaissait pour y être venu quatre fois peut-être dans sa vie. L'impression qui avait fait hésiter Jeanne, quand son fiacre suivait celui de Valentine, s'éveilla dans le Parisien élégant, au ressouvenir de ce faubourg et de son misérable aspect. D'évoquer seulement la silhouette élégante de sa femme dans un pareil décor lui parut une telle absurdité qu'il haussa les épaules. Il froissa de nouveau la lettre anonyme, et, la prenant entre deux branches des pincettes, il la posa sur la bûche croulante, en attendant cette fois que le papier flambât.
—«C'est une mystification imbécile,» se dit-il en achevant d'écraser dans la bûche les débris noircis; «j'aurais dû le deviner tout de suite.»
Il se coucha sur cette conclusion, décisive, lui semblait-il, et il s'endormit aussi paisiblement que lui permettait une autre inquiétude. Malgré les assurances de Jeanne et quoique, reçu avant le dîner dans la chambre de sa femme, il fût en droit de croire que le malaise de celle-ci était tout physique, un invincible instinct continuait de lui rendre suspecte cette visite de la vieille Mme de Nerestaing et l'attitude de Valentine ensuite. Ce fut cette pensée qui le décida, le lendemain au matin, quand il la retrouva, levée, habillée, mais si visiblement souffrante encore et toute pâle, à lui raconter en plaisantant la teneur de la lettre anonyme reçue la veille. Il se dit que cette allusion à la sottise des propos qui courent le monde, faite sur un ton léger, n'aurait aucune importance, si personne n'avait parlé de rien à la jeune femme. Dans le cas contraire, et si l'on était venu rapporter à Valentine des médisances, peut-être trouverait-il, dans la gêne que cette plaisanterie lui causerait, une occasion de la questionner.—«Oui,» insista-t-il après lui avoir dit qu'il allait lui répéter une histoire qui la divertirait. «Imaginez-vous que vous avez des ennemis et qui ne reculent pas devant la lettre anonyme. J'en ai reçu une, hier au soir, m'invitant à surveiller vos sorties... Il paraît», continua-t-il, «que vous avez des rendez-vous... Voyons, cherchez bien... Vous ne trouvez pas?... 11, rue Lacépède...»
Il n'eut pas plus tôt prononcé ces mots que le sourire s'arrêta sur ses lèvres, devant l'éclair de terreur qu'il vit passer dans les yeux de sa femme. Un flot de sang inonda soudain ce visage lassé, qui redevint ensuite d'une pâleur livide. Par un geste de supplication qu'elle fut trop évidemment incapable de dominer, elle joignit les mains. Puis, les passant sur son front comme quelqu'un qui souffre, elle dit: «Ah! je m'en vais...» et elle s'évanouit. Ces signes d'une émotion bien étrange permettaient trop au mari de supposer que le nom de la rue et le numéro de la maison indiqués par la lettre anonyme correspondaient à un secret dans la vie de sa femme. Aussi, les soins qu'il lui donna par humanité étaient-ils mêlés d'une fièvre de l'interroger qu'elle devina, quand elle revint à elle. Car les premières paroles qu'elle lui dit équivalaient à une imploration de ne pas lui infliger cette torture dans l'état nerveux où elle se trouvait:
—«Pardonne-moi, mon ami,» dit-elle avec un tutoiement tendre qu'elle employait bien rarement pour lui parler, même dans l'intimité, «pardonne-moi si je n'ai pas su me dominer quand tu m'as parlé de cette infâme lettre adressée à toi, et contre moi!... J'ai trop senti la cruauté du monde, et cela m'a fait mal, très mal, parce que je viens de l'éprouver, cette cruauté, et d'une manière trop atroce pour moi-même, dans une autre occasion...—Ne cherche pas à savoir laquelle.» Et elle mit sa main sur le bras de son mari pour demander qu'il ne l'interrogeât point. «Je ne te le dirais pas... Alors quand j'ai vu que, toi aussi, la calomnie essayait de faire son œuvre auprès de toi, tout ce que j'ai eu de chagrin ces jours-ci m'est revenu à la fois sur le cœur, et mes forces m'ont trahie...»
Elle était si touchante en parlant ainsi, de tout son être émanait une telle évidence de loyauté et de délicatesse, que l'honnête homme qui survivait dans Norbert, malgré ses criminelles faiblesses, n'y résista pas. Lui, qui avait frémi la veille d'une colère indignée à constater que quelqu'un s'était permis d'écrire le nom de Mme de Chaligny dans une phrase qui l'accusait si clairement, il venait de constater l'effet d'épouvante produit sur elle par cette accusation, et il était physiquement incapable de la questionner, de la forcer à expliquer un bouleversement au moins singulier. C'est qu'à la regarder, même dans cette minute où une énigme si complètement inattendue surgissait devant lui, il ne pouvait pas plus douter d'elle qu'on ne doute de la lumière du jour. C'est aussi, qu'à entendre ces mots: «Je viens de l'éprouver pour moi-même, cette cruauté du monde...» il avait compris qu'il avait deviné juste, et que sa liaison avec Jeanne avait été dénoncée à Valentine. Voilà donc pourquoi elle était malade depuis ces quarante-huit heures. Cette souffrance seule était une preuve de plus qu'elle était innocente de toute faute envers son mari,—et qu'elle l'aimait. Ces diverses choses, Chaligny ne les perçut pas distinctement, la dernière surtout, qui touchait au fond le plus obscur de son ménage. Mais il les sentit, et il répondit à la plainte de la charmante femme en la tutoyant lui aussi pour la première fois peut-être depuis des mois:
—«C'est vrai. Tu es encore si pâle!... Il eût mieux valu te reposer un jour de plus... Si tu as eu des ennuis, tu me les diras quand ces misères seront passées. Sois bien persuadée que tu me trouveras toujours pour t'aider, pour te soutenir dans les moments difficiles...»
Elle le regarda avec des yeux où passait maintenant une infinie reconnaissance pour la marque d'affection qu'il lui donnait. N'en était-ce pas une que ce respect de ses susceptibilités de cœur? Puis, comme si cet entretien lui était tout de même trop pénible, elle se leva en disant:
—«Je crois que tu as raison et que je dois me recoucher... A ce soir, et merci...»
Elle avait empreint, dans ce dernier mot, prononcé avec un sourire brisé, tant de grâce émue que Chaligny en demeura pénétré et étonné tout ensemble. Il était seul à présent et il restait accoudé à la cheminée du petit salon, en proie à des réflexions si contradictoires que leur incohérence était par elle seule une douleur. Trop d'impressions opposées, trop d'hypothèses aussi se pressaient en lui, et surtout il découvrait trop de nuances confuses de sa propre sensibilité, sans qu'il pût bien les démêler. Depuis qu'il s'était laissé aller à la séduction que la coquette et savante Jeanne avait exercée sur ses sens, ses rapports avec Valentine étaient devenus de plus en plus automatiques, si l'on peut dire, et conventionnels. C'est le grand péril des ménages qui vivent beaucoup dans le monde. Le mari et la femme y remplissent des devoirs de parade, qui finissent par modeler leur existence intérieure et conjugale sur le type de leur existence extérieure et sociale. Quand ils se voient le matin, c'est pour parler des menus arrangements que comporte l'habitude des sorties constantes: qui prier à dîner ou au théâtre, chez qui accepter? Quelques racontars de salon et de cercle par là-dessus, et une heure passe sans qu'une parole vraie ait été prononcée entre eux. Ils déjeunent, et même si aucun ami ni aucune amie ne se sont invités, les allées et venues de leurs gens autour d'eux leur interdisent cette familiarité qui fait la bonhomie, un peu commune, mais propice à l'union, des modestes tables bourgeoises. Plus tard, quand les enfants auront grandi, la présence de l'institutrice et du précepteur ajoutera un élément de froideur à ce second repas, suivi aussitôt d'une dispersion. Le mari va à ses affaires, à ses visites, à son club. La femme vaque aux innombrables courses que comporte l'orbe toujours agrandi de ses relations parisiennes. Ils dînent dehors, ou bien ils ont du monde à dîner. Ils vont au théâtre. Ils compteraient les soirées qu'ils passent en tête à tête, et s'ils pratiquent le système des appartements séparés,—c'était le cas des Chaligny,—ils en arrivent, pour peu qu'ils soient tous les deux,—c'était le cas encore,—des silencieux et des renfermés, à ne plus rien savoir l'un de l'autre. Cette ignorance réciproque de leur caractère, entre des époux qui logent sous le même toit, reçoivent ensemble, représentent ensemble dans les figurations quotidiennes d'une existence à la mode, est un des phénomènes moraux les plus fréquents et les plus incompréhensibles pour les spectateurs du dehors. Ainsi s'expliquent, surtout chez les hommes, certains aveuglements qui seraient déshonorants s'ils n'étaient produits par la cause d'illusions la plus puissante: la cohabitation sans sincérité. Ainsi s'expliquent, par contre, certains retours dont l'illogisme déconcerte la malignité de ces observateurs étrangers: un mari a négligé sa femme des années qui en devient subitement amoureux comme s'il venait de la découvrir. Il l'a découverte, en effet, à un accent de voix, à un geste. Heureux quand celle qu'il a méconnue trop longtemps ne se révèle pas à lui dans une grâce épanouie sous la tendresse d'un autre!