Chaligny l'avait laissé aller. Il passa sa main sur son front, et réveillé de son égarement, honteux, presque suppliant:
—«C'est vrai, c'est honteux. Jeanne, je te demande pardon... Mais je t'en conjure maintenant, sans violence, tu vois, réponds-moi. J'ai reçu hier une lettre anonyme. Je l'ai déchirée, et je me suis défendu de penser à ce qu'elle contenait. Si elle venait de toi, tout est changé. C'est qu'alors ce qu'elle renfermait était vrai. Venait-elle de toi?»
—«Elle venait de moi,» répondit-elle, après un nouveau silence.
—«Alors,» et la voix de Chaligny s'étouffa dans un râle pour articuler la question suprême, «alors, c'est vrai?...»
—«C'est vrai...», affirma-t-elle. Puis, les yeux de nouveau baissés, hâtivement, comme si elle voulait ne pas se donner le temps d'être arrêtée par le remords de l'affreuse chose qu'elle faisait, mais l'avoir faite et que cela fût irréparable, elle commença le récit des événements que l'on connaît. Elle dit la rencontre au grand magasin de la rue de Rivoli avec Valentine, la sortie de celle-ci par une porte différente de celle où elle avait laissé son coupé, son départ en fiacre, son mensonge le soir sur l'emploi de son après-dîner; comment elle-même Jeanne s'était promis de se taire, de ne rien lui révéler, à lui Norbert. Elle raconta ensuite la seconde rencontre, en ayant soin de la mettre sur le compte du hasard;—et comment ayant vu, l'avant-veille, sa cousine sortir à pied, elle l'avait suivie presque machinalement;—comment, l'autre ayant de nouveau pris un fiacre, elle n'avait pu se retenir d'en prendre un aussi et qu'elles étaient arrivées, l'une derrière l'autre, dans ce quartier perdu, près du Jardin des Plantes;—et le reste: Mme de Chaligny quittant sa voiture devant l'hôpital, sa marche à pied jusqu'au pavillon de la rue Lacépède, son entrée dans cette maison, et, quelques minutes plus tard, l'arrivée de ce personnage en coupé de remise qui avait consulté sa montre avec l'impatience du retard à un rendez-vous.
—«Et j'aurais continué de me taire,» conclut-elle, «je te le jure. Mais quand je l'ai vue, avant-hier et hier, jouer la comédie du soupçon contre nous, j'ai compris qu'elle savait que je tenais son secret. Ce n'est pas la tante Nerestaing qui nous a dénoncés à elle. C'est elle qui nous a dénoncés à la tante Nerestaing. Elle a pensé que je te parlerais. Elle veut prendre les devants, s'en aller d'ici en nous accusant... Alors j'ai perdu la tête. Je me suis dit que nous étions solidaires, toi et moi; que je ne pouvais pas permettre qu'elle te fît cela, t'ayant trahi, et je t'ai écrit, une première fois... Puis, au moment de t'envoyer la lettre, j'ai eu peur que tu ne me méprises... C'était pour toi, cependant, pour toi seul que je t'écrivais. Oui, j'ai eu cette peur, et j'ai déguisé mon écriture, et je n'ai pas signé!... Tu sais tout, maintenant. Dis-moi que tu comprends que je n'ai agi qu'à cause de toi, pour que tu pusses te défendre avant qu'elle ne t'eût frappé. Dis que tu ne me méprises pas d'avoir employé ce moyen pour t'avertir. Oh! dis-le, mon amour, mon Norbert, dis-le...»
Il l'avait écoutée, sans l'interrompre, avec une physionomie que chaque détail donné par l'accusatrice assombrissait jusqu'à la rendre terrible. S'il est vrai, dans les petits domaines comme dans les grands, suivant le mot du Livre Éternel, que «ses iniquités saisissent le coupable», et que nos mauvaises actions se punissent elles-mêmes en s'accomplissant, l'envieuse était déjà châtiée de sa hideuse délation par cette attitude de Chaligny. Elle lisait sur ce visage la cruelle vérité: en ce moment elle n'existait plus pour cet homme. L'amant avait disparu et le mari survivait seul. Il ne répondit même pas à la supplication que lui adressait Jeanne, épouvantée de sa propre œuvre. Il ne pouvait pas lui dire qu'il la méprisât ou non. Il ne voyait devant sa pensée que sa femme—sa femme!—s'en allant à ce rendez-vous caché.
—«La misérable!...» s'écria-t-il, et il répéta: «La misérable!...» Et déjà il marchait vers la porte qui conduisait à la chambre de Valentine, quand Jeanne se jeta au-devant de lui, en lui disant:
—«Où vas-tu?»
—«Chez elle,» répondit-il. «La forcer d'avouer.»