—«Voulez-vous gagner un billet de cent francs?» lui demanda-t-il.

—«Cheu n'est pas de refus,» répliqua l'autre, interloqué. C'était, comme tant de négociants en vieux clous et vieilles serrures qui abondent dans ce quartier, un de ces Auvergnats à face ronde, qui prononcent le «cheu» classique de Saint-Flour, pour «ce», après trente ans de Paris. Il avait ces yeux jaunes des provinces du Centre, qui gardent jusqu'au bout une finesse montagnarde, laquelle mène d'ordinaire ces infatigables chineurs de la plus misérable échoppe de revendeur à un magasin de bibelots plein de chefs-d'œuvre. La prudence innée du fils du Cantal lui fit aussitôt ajouter—toujours avec cette prononciation si pittoresquement qualifiée de charabia:—«Cha dépend du travail à faire, bian chure

—«Ce n'est qu'une réponse à me donner,» dit Chaligny, et, montrant le pavillon: «Qui habite cette maison?...»

—«Chette maigeon?» répondit le futur antiquaire avec une niaise finasserie, «chon propriétaire, pardi

—«Et qui est ce propriétaire?» insista Chaligny; puis, impérativement: «Je vous paie deux cents francs ce renseignement, si vous me le donnez tout de suite, sinon je vais le demander ailleurs...»

—«Ch'est un Moucheu Dumont», dit l'Auvergnat, après avoir réfléchi. Il pensa sans doute qu'un de ses confrères de la rue serait moins scrupuleux, et deux cents francs, à Paris comme à Saint-Flour, ch'est beaucoup de liards!

—«Il est vieux ou jeune?...»

—«Vieux», reprit l'homme, «et bian malade. Il est paralyjé. L'année dernière, on le chortait en voiture. Chette année, cheu ne l'ai pas vu trois fois...»

—«Est-ce qu'il reçoit beaucoup de visites?» interrogea Chaligny.

—«Très peu,» fit le montagnard, à qui les deux billets de cent francs parurent suffisamment gagnés, car il coupa court à l'interrogatoire—il flairait quelque limier venant tout droit de la préfecture de police,—par cette peu compromettante conclusion: «Maiche cheu ne chuis pas bian rencheigné. Ch'est rare que ch'aie le temps de me tenir en faignant chur le pas de ma porte. Il y en a de quoi trimer ichi...» Et il montra avec sa pipe,—qu'il ôta de sa bouche pour la circonstance,—le tas de fragments en métal rouillé, dont sa patiente industrie savait extraire des objets à peu près vendables. Le gentilhomme le sentit: il était arrivé au bout du questionnaire qu'il pouvait se permettre sans se déshonorer à ses propres yeux. Il prit dans son portefeuille les billets promis, et il les glissa dans la main du ferrailleur, lequel le vit, avec une stupeur que son large visage finaud ne dissimula point, traverser la rue et sonner à la porte du pavillon. Le plan de Chaligny était très simple. Il lui était venu, brusquement, en cherchant les billets de banque. Il avait constaté qu'il avait sur lui deux cartes, parmi les siennes, au nom de sa femme. Il s'était chargé de les déposer. Puis, un contre-temps l'en avait empêché. Il avait donc pris une de ces cartes, qu'il tenait à la main et qu'il tendit à la personne qui vint lui ouvrir,—un valet de chambre déjà âgé, dont la physionomie décente et la tenue s'harmonisaient avec l'aspect de la maison plus qu'avec celui du quartier. Son visage rasé, son long tablier blanc de service, ses vêtements propres correspondaient bien à l'idée d'un intérieur bourgeoisement réglé, et davantage encore l'escalier que Chaligny avait devant lui, et qu'il dévorait des yeux:—sa femme en avait gravi les marches l'avant-veille!—Une moquette épaisse le garnissait. Les murs étaient tendus d'une étoffe rouge qui encadrait de ces morceaux de tapisserie expressivement appelés des «verdures» en argot d'ameublement. Quelques aquarelles se voyaient dans les interstices. Quand le visiteur eut dit: «Je viens de la part de Mme la marquise de Chaligny», la physionomie du domestique demeura aussi complètement inexpressive que si ce nom n'eût jamais été prononcé devant lui. Valentine entrait donc ici sans que cet homme trouvât sa présence extraordinaire. Ce nouvel indice d'un étrange mystère était fait pour porter à son comble la curiosité du mari, qui insista: