—«Ah! le musée vous intrigue?» fit-il en riant, «j'appelle ainsi mes souvenirs. Et c'est un joli souvenir que je suis venu retrouver ici, tout bêtement.»
—«Vous connaissiez donc déjà ce pays?» lui demandai-je.
—«J'y ai passé deux mois d'hiver, voici dix-sept ans,» répondit-il. «Préparez-vous à être plus étonné que tout à l'heure, quand vous m'avez reconnu dans le bateau du passeur. J'ai failli m'y marier...»
—«Je comprends: d'avoir échappé au péril conjugal, c'est là le joli souvenir?» interrogeai-je.
—«Non,» dit-il, «mais d'avoir été assez amoureux ou de m'être cru assez amoureux pour avoir l'idée de cette folie... Et, à ce propos,» continua-t-il si vite que je n'eus pas le temps de le questionner davantage, «vous savez qui épouse...» Et il me cita le nom d'un de nos amis communs, dont les journaux m'avaient, en effet, annoncé le mariage. J'avais espéré une confidence. Ce sont nos vraies chasses, à nous autres écrivains. Perron-Duménil en avait eu la tentation une seconde, puis il y répugnait,—l'un et l'autre, impulsivement, comme il arrive, fût-on un individu aussi surveillé, aussi «pioché» que lui. On allait commencer de se raconter, et soudain une pudeur vous arrête court qu'il faut respecter. On ne provoque pas certaines effusions. Il convient de leur laisser leur temps. Quoique ma curiosité fût très vive de savoir le détail du mystérieux roman que supposait ce pèlerinage à ces paysages ignorés de Provence, je n'essayai pas de ramener de ce côté la conversation. Nous nous mîmes à échanger toutes sortes de propos parfaitement impersonnels, causant de celui-ci et de celle-là, de livres nouveaux et de pièces de théâtre, que sais-je? Nous allions et venions sur l'étroite berge, en attendant que les «apéritifs» de trois heures fussent bus et que la diligence repartît au trot de ses trois haridelles efflanquées. Le conducteur leur avait donné de quoi manger dans leurs musettes de toile, affichant ainsi son intention de ne reprendre la route que sa soif bien apaisée. Je ne soupçonnais guère, et mon compagnon pas davantage, qu'un des trois misérables canassons, chargés de voiturer les voyageurs et les paquets de cette crique à Toulon, s'était trouvé mêlé, comme acteur, à ce «joli souvenir», épars, pour l'homme de cinquante-cinq ans, entre Porquerolles et les orangers d'Hyères!...
III
Baptistin avait reparu sur le seuil du bar-épicerie. Avec une familiarité toute semblable à celle du maître de la barque, il nous annonça le départ imminent de sa diligence:
—«Ce sera vite fait de charger,» nous dit-il, «il n'y a rien ni personne. Et penser qu'à certains voyages l'essieu crie du poids des marchandises et des gens! Aujourd'hui tout est à vous, messieurs. Si je ramasse quelques lapins en cours de route, ce sera ma veine... Préférez-vous l'intérieur ou la banquette?»
—«C'est à vous de répondre,» dis-je à mon camarade. «Comment avez-vous voyagé ce matin?...»