Je fis écho à son exclamation. Beaucoup des curiosités appendues aux murs de ce hall n'auraient pas déparé le Louvre. Le seul défaut de cette collection était l'incohérence. Là se trahissait l'origine improvisée. Pêle-mêle, à coups d'argent, le magnat du cuivre avait acheté deux tapisseries du moyen âge, dignes de figurer au musée de Cluny, avec: «La Dame à la Licorne», quatre sarcophages antiques, un bas-relief en terre-cuite coloriée de l'un des Robbia, un cassone avec un devant peint dans la manière Florentine, et, pêle-mêle, des tableaux de Philippe de Champaigne et de Courbet, du Pérugin et des plus récents impressionnistes modernes. Cela sentait la hâte et l'à-coup d'une avidité sans discernement. On devinait, derrière cette réunion de choses trop disparates, les voyages mal préparés en Europe, et l'accaparement inconsidéré d'une masse d'objets indiqués par quelque connaisseur,—moyennant une forte commission. La trace du culte pour Napoléon, si fréquent chez les citoyens de la Grande République, se retrouvait dans ce splendide bric-à-brac: un portrait de Robert Lefèvre, réplique de celui de Gros-Bois, dominait un drapeau d'un régiment de la Garde, arrivé là après quelle odyssée? La soie décolorée pendait sur la hampe. Les noms prestigieux de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, d'Essling, de Wagram s'y lisaient brodés en lettres d'or flétries. Cet héroïque haillon, chose morte parmi d'autres choses mortes, faisait un commentaire saisissant à la phrase de Roger sur la conquête du vieux monde par le nouveau, et je ne pus me retenir de demander à miss Macdougall d'où venait cette relique.
—«De chez un marchand de curiosités, à Paris, tout simplement,» dit-elle. «Vous voyez que cet étendard n'a pas d'histoire...» Elle énonça cette phrase étonnante tout simplement, elle aussi! Et coquette: Ce n'est pas comme ce portrait de doge que vous regardez avec tant d'attention, monsieur de Montglat... C'est un Palma le vieux, signé et daté. Il vous intéresse?...»
—«Beaucoup,» répondit Roger qui se tenait en effet immobile depuis plusieurs minutes devant la toile du maître vénitien. Il demanda: «C'est le portrait d'un Navagero, si je lis bien l'inscription?...»
—«Exactement,» fit la jeune Américaine, «et je parie que jamais vous ne devinerez ce qu'il a servi à payer... Mais non. Vous perdriez... J'aime mieux vous raconter l'histoire... Je vous la donne,» ajouta-t-elle en se tournant vers moi. Je passe les compliments dont s'accompagna le cadeau... «C'était il y a deux ans et demi,» continua-t-elle, «vers la fin de l'hiver. Nous avions quitté Rome, maman et moi, pour courir quelques semaines le nord de l'Italie, à un moment où il n'y a pas trop de monde et pas trop d'acheteurs. A Venise on nous avait recommandées, entre autres personnes, à un vieux prêtre, à un certain abbé Lagumina, un tout petit bonhomme qui portait le chapeau à haute forme, la redingote, les bas et les souliers à boucles. «Vous verrez son église,» nous avait dit notre compatriote, Lincoln Maitland, le peintre. Il disait la messe dans un bijou de petite chapelle, où il y avait une vierge de Bellin, un chef-d'œuvre! Maman lui en a offert vingt mille dollars. Je l'entends encore s'écriant: «Si elle était à moi, cara signora, je vous la donnerais pour rien. Mais elle est au bon Dieu...» Puis, après avoir un peu réfléchi: «Mais si Votre Seigneurie cherche quelque belle peinture, je pourrai la mener dans un endroit...» Il aurait fallu voir sa mine discrète pour insister: «Seulement vous ne raconterez à personne que vous y êtes allées...» Nous lui promettons le silence. Il nous dit: «Demain je vous verrai à votre hôtel. Je saurai s'ils vendent quelque chose...»
—«Ils,» dis-je en riant, «que je les connais ces ils, en Italie! On vous introduit dans une famille annoncée comme illustrissime, et vous trouvez à un troisième étage un taudis habité par un ménage d'usuriers qui vous parlent du quattro cento en vous offrant des croûtes de la basse école bolonaise.»
—«Vous avez raison,» répondit l'Américaine, «quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent. Cette fois fut la centième... Vous connaissez Venise? Imaginez cet abbé échappé d'un quadro de Longhi, arrivant un soir vers les six heures, à la porte de notre hôtel, en gondole. Il nous fait appeler et nous dit avec un ton de conspirateur que nous pourrons acheter un chef-d'œuvre, si nous nous engageons vraiment d'honneur à ne pas chercher qui nous l'a vendu, ni à retrouver le palais où il va nous mener. Nous montons en gondole après avoir accepté le pacte. Nous allons. L'abbé avait fait signe à son gondolier sans prononcer aucun nom. Après un quart d'heure de détours dans les canaux, durant lequel notre guide nous dit seulement: «Il faudra donner l'argent tout de suite. S'ils n'en avaient pas besoin pour demain, ils ne vendraient pas...» nous débarquons devant un palais sur un tout petit canal, très écarté. On nous introduit dans un de ces vestibules qui suffirent autrefois à des fêtes royales. Tout y trahissait le délabrement. Là nous voyons arriver un personnage aussi fantastique que notre guide lui-même, un géant boiteux avec deux yeux louches. Il tenait une lampe en cuivre à trois becs, de la forme de celles de Pompéi... «Ah!» gémissait-il, «si le seigneur comte m'écoutait, il ne le vendrait pas. Non, il ne le vendrait pas... Bon! j'ai oublié les clefs...,» ajouta-t-il quand nous fûmes au premier étage. Nous l'entendîmes qui, de son pas inégal, entrait dans une autre pièce. Dans son trouble il négligea de fermer entièrement la porte. Nous étions donc là, sur le palier, et voici que le plus étrange dialogue arrive jusqu'à nous. Cette porte à moitié ouverte donnait évidemment sur les pièces habitées par la famille... Les interlocuteurs parlaient vénitien. Je venais d'en prendre des leçons, assez pour comprendre la dispute: «Il est encore temps, seigneur comte,» disait la voix du géant, qui, dans son désespoir de vieux serviteur, avait trouvé cette dernière ruse pour rompre un marché qui lui faisait horreur. «Ne l'écoutez pas, mon père,» disait une autre voix, celle d'une jeune femme, «ne l'écoutez pas. Si nous ne lui donnons pas l'argent, la Bettina n'apportera pas les costumes. Elle ne veut plus nous faire de crédit. Et il faut que Tea et moi allions à ce bal, il le faut. Quelle excuse donnerons-nous à la Steno?...»—«Tu vois bien que je dois vendre le portrait,» faisait une troisième voix, celle du comte...—«Vendre le portrait pour payer un costume de bal,» gémissait de nouveau la première voix. «Ah! donna Laura, cela vous portera malheur.»—«Aujourd'hui ou demain!...» reprenait donna Laura. Nous devons à tout le monde... Si nous ne paraissons pas à cette fête, on dira que nous n'avons pas eu l'argent de nos toilettes. Les autres créanciers le sauront. Ils viendront tous. Nous vendrons le tableau à perte, comme le dernier—Non, mon père, n'écoutez pas Gigi...»—«N'écoutez pas donna Laura,» répondait l'homme. «Elle veut sa robe parce qu'elle croit qu'il y aura là quelqu'un. Elle sait bien qui... Mais il ne l'épousera jamais...» Pendant que durait ce débat qui nous livrait le secret de la misère de cette famille, le bon abbé Lagumina faisait de vains efforts pour empêcher le comte, sa fille et l'intendant de soutenir ce dialogue à voix si haute. Mais deux des trois au moins étaient trop intéressés à l'issue de cette discussion. Ils ne remarquaient pas les petits appels de toux par lesquels le pauvre abbé les avertissait de notre présence. A un moment ils durent cependant entendre quelque chose, car ils refermèrent la porte... Je vivrais cent ans, je n'oublierais pas cette scène sur cet escalier de ce palais désert. Les trois becs de la lampe posée à terre nous éclairait d'une lueur fantastique et sous les fenêtres clapotait l'eau de la lagune. Le cri des gondoliers résonnait seul maintenant, jusqu'à la minute où le géant reparut avec les clefs. Il ouvrit, sans s'excuser de sa longue absence, la porte d'une galerie abandonnée, où se voyait une suite de cadres, tendus à l'intérieur d'une étoffe verte qui remplaçait les tableaux absents, jusqu'à ce qu'il nous eût menées devant ce chef-d'œuvre... Et voilà comment une famille héritière des doges a vendu cet ancêtre—pour payer deux toilettes de bal!... Ne trouvez-vous pas cette histoire très gaie?...»
—«Moi,» répondit Roger après un silence, «je la trouve très triste...» Il avait dit ces quelques mots d'un ton si étrange que nous le regardâmes, Jessie Macdougall et moi, avec une surprise que redoubla l'aspect de sa physionomie soudain toute changée, comme crispée. Il s'aperçut lui-même de notre étonnement:—«Que voulez-vous? Il m'aurait suffi de savoir pourquoi ces pauvres gens vendaient ce tableau. Je n'aurais pas pu l'acheter...»
—«Et qu'auriez-vous fait?» lui demandai-je. L'histoire racontée par la jeune Américaine l'avait jeté dans une irritation qui m'était aussi évidente qu'inintelligible. Je sentais qu'il fallait détourner l'entretien. Je continuai: «Tout a été pour le mieux dans le meilleur des vieux mondes. Miss Jessie a eu son tableau, qui est admirable et qu'elle soigne si bien. Voyez comme la toile est tenue, sous son verre, et comme ces chairs sont peintes, et cette finesse des yeux et ces étoffes!... Donna Laura et sa sœur Tea auront eu leur toilette de bal et se seront amusées, comme des folles, qu'elles étaient sans doute. Les créanciers auront reçu des acomptes. Allons! N'ayez pas de mauvaise humeur contre l'inévitable. Il faut que les chefs-d'œuvre voyagent et aillent porter loin du pays où il sont nés leur message de beauté... C'est du pur Ruskin, cela, n'est-il pas vrai, miss Jessie?...
—«Il paraît,» répondit miss Macdougall en s'efforçant de rire «que M. de Montglat n'est pas ruskinien... On dirait qu'il m'en veut d'avoir raconté cette histoire...»
—«Pas le moins du monde,» répondit Roger. «Vous êtes contente d'avoir fait une bonne affaire. C'est très naturel dans votre pays, et vous avez bien raison. Moi, je ne suis ni d'un pays, ni d'une race de gens d'affaires, voilà tout...»