Je me tenais ce petit discours intérieur, en continuant d'échanger avec mon compagnon des propos d'un ordre tout autre. Je l'interrogeais sur les accidents de la route, qui, tour à tour, longe la mer, entre dans les terres, serpente parmi les rochers, traverse un bois de mimosas, des champs de violettes, des bouquets de chênes. Quoiqu'il me répondît avec sa complaisance habituelle, je remarquai que ses phrases se faisaient de plus en plus brèves, à mesure que nous approchions du terme de notre promenade. Volontairement ou non, il laissait tomber la causerie. Mais la simple appréhension de se retrouver en face de personnes peu sympathiques n'expliquait-elle pas cet embarras, surtout—c'est la règle dans les dissentiments de famille—s'il s'était donné des torts, même ayant raison? Pourquoi commençais-je à soupçonner malgré moi qu'il y avait autre chose? Quoi? J'ignorais tout de la jeunesse de Montis. Des Gronsac je ne savais rien, sinon que le mari était un gros gentillâtre de campagne, cordial et commun; Mme de Gronsac une femme assez malingre, affreusement fanée à cinquante ans, et qu'elle passait pour jouir—d'après la cocasse métaphore populaire—d'une très mauvaise santé. Leur fils aîné, que je connaissais et qui aidait son père dans l'exploitation du domaine, avait trente ans; leur fille cadette, celle dont les fiançailles provoquaient notre visite, en avait vingt. Ces deux enfants, les seuls que les Gronsac eussent gardés, étaient nés pendant que Montis voyageait. Donc aucune hypothèse de paternité clandestine ne pouvait s'esquisser dans ma fantaisie. Je me répétai que ce n'était pas mes affaires, et, voyant que le commandant ne me répondait que distraitement, je finis par me taire en combattant de mon mieux ma curiosité éveillée, malgré moi, par cette sage maxime: un nouveau venu dans un pays doit s'efforcer de ne pas se faire raconter les histoires des gens. C'est la seule manière de ne jamais s'en mêler. Les jets de boue que les sabots de Vérité faisaient jicler du sol et dont j'avais beaucoup de mal à me préserver sous la couverture ne m'étaient-ils pas un symbole du danger qu'il y a à s'aventurer dans les fondrières? Celles de la vie sont pires que celles des routes.
II
Comme notre voiture prenait le chemin détourné qui, de la grand'route, s'engage dans la vallée de La Capte, notre silence durait depuis une demi-heure déjà. Il fut interrompu par un appel, où je reconnus la voix du possesseur de cet endroit, j'allais dire l'usurpateur, tant l'aspect de M. de Gronsac contrastait avec l'élégance presque attique de ce paysage. C'était bien lui qui nous avait vu venir d'un rocher derrière lequel il s'abritait du vent pour allumer une pipe en terre, fortement culottée, dont il tirait d'épaisses bouffées. Il était vêtu d'un costume de drap solide, dont la couleur gris de fer avait déteint sous les averses et les coups de soleil. Son chapeau de feutre mou, enfoncé jusqu'aux oreilles; sa chemise de flanelle, lâche autour de son cou bronzé et velu; les fortes bottines à clous où s'étalaient ses pieds robustes et que des guêtres de cuir, graissées tellement quellement, prolongeaient jusqu'à hauteur du genou, tout en lui dénonçait le laisser-aller du propriétaire terrien qui ne se surveille plus, n'ayant à ménager qui que ce soit et quoi que ce soit, et dont le tempérament insouciant n'a pas besoin de raffinement personnel. Une barbe de quatre jours hérissait de véritables crins son menton et ses joues, qu'il avait larges, tombantes et plaquées de ces taches d'un rouge brique, indices probables d'un abus de l'alcool sous un climat trop chaud. Ce personnage de taille très haute avait une carrure d'athlète engraissé, qui s'accordait au timbre de sa voix, puissante et rauque,—une vraie voix pour apostropher dans leur patois des ouvriers de campagne, tels que ceux qui, dans ce moment au nombre d'une quinzaine, à quelque cent mètres de nous, désempierraient un morceau de terre, la pioche du pays aux mains, et aux jambes ces houseaux de toile bise, les antiques braies des Gaulois:
—«Bonjour, Messieurs,» nous avait crié le gentilhomme-campagnard en arrêtant du geste la ponette. Vérité obéit et cessa d'avancer, non sans creuser le sol de son pied impatienté! «Bonjour et bonsoir, car je ne pense pas aller vous voir au château jouir de votre compagnie. Je n'ai pas de chance avec vous, cousin Montis... Vous trouverez ces dames à La Capte; mais moi, je ne suis pas un rentier comme vous autres. Je suis un vigneron, et, si ça continue, je me demande comme les vignerons s'y prendront pour vivre... Vous qui n'avez rien à faire toute la sainte journée, mon cousin, vous devriez bien aller à la Chambre, et nous aider à bousculer ces sales lois sur les vins étrangers... Mais voilà, pour être nommé député il vous faudrait vous présenter comme républicain, et vous ne voudriez jamais... Moi, pourvu que je vende bien mon vin, ce que je me moque de la politique!» (ce n'est pas moque qu'il y avait dans son texte)—«Et toute la France est comme moi... Fini le temps des chouans, mon cousin, fini, fini... Il n'en faut plus... Il faut des gens d'affaires et pas des don Quichotte... Suis-je dans le vrai, hein? Oui ou non, suis-je dans le vrai?»
Il y avait, dans sa façon de parler au commandant, un mélange assez énigmatique de timidité,—l'éclair brisé de ses prunelles le dénonçait,—et d'arrogance agressive. Il connaissait trop les idées de son parent, royaliste déclaré, pour que cette allusion à la chouannerie ne fût pas une sotte taquinerie préméditée. Le masque du vieil officier ne tressaillit pas aux discours du rustre. A peine si le pli volontiers amer de sa bouche se marqua davantage, et il répondit:
—«J'étais venu, mon cher Gustave, vous présenter mes compliments pour le mariage de votre fille. Je suis heureux d'avoir pu vous les faire de vive voix. Ma cousine Marie doit être bien heureuse...»
—«Elle devrait l'être,» reprit le butor, «mais elle est si mal en train toujours!... Mon futur gendre a de la chance que Diane lui apporte une belle santé. C'est le sang des Gronsac... Ne me parlez pas d'une femme qui n'en finit jamais d'être malade. Quel baluchon à traîner!...» et il secoua ses larges épaules comme pour se débarrasser d'un fardeau trop lourd; puis, brusquement: «Je ne vous retiens pas... Votre jument s'ennuie. C'est nerveux comme une femme, une ponette, mais du moins ça travaille. Allons, adieu. J'ai des ordres à donner. Après ces pluies, il ne faut pas laisser ces gaillards seuls... La terre est molle. Ça les ennuie d'y chercher des cailloux... Si je peux, je vous saluerai encore au passage. Sinon, bon retour. Dites donc, cousin, soyez moins rare tout de même...»
—«Ç'a été un bien joli garçon, tel que vous le voyez, à vingt-deux ans,» me dit le commandant, comme Vérité commençait à démarrer. Il voyait que je regardais la lourde silhouette du vigneron têtu s'éloigner vers le groupe d'ouvriers.
—«Alors c'est un mariage d'amour qu'a fait votre cousine?» demandai-je. «C'est bien invraisemblable aujourd'hui...» Il me sembla de nouveau à cette exclamation, assez étourdiment jetée, que la même ombre, remarquée tout à l'heure, s'épaississait dans les yeux bleus de mon compagnon. Mais non. Je m'étais trompé. Car sa voix fut particulièrement calme pour me répondre: «Je le suppose. Je n'étais pas là. C'était l'année où je visitais l'Inde...»